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Maxwell Davis soufflait frénétiquement dans sa trompette. Après une intro sautillante, les cuivres entraient en scène, tordant la mélodie de « Jumpin’ with Lloyd ».

Avachi sur son sofa bleu, une bouteille de Glenfiddich entamée devant lui, Joe cherchait l’inspiration dans les volutes du R&B des années 50. Son dictionnaire des synonymes ouvert près de lui, il comptait les pieds de son poème, raturait, récrivait  quelques mots, se relisait, chiffonnait la feuille et la jetait sur la moquette où l’avait précédée une dizaine de papiers froissés. Il tentait maladroitement d’écrire un texte rimé sur l’eau, l’univers marin, les rivières, mais les mots, comme le sujet choisi, filaient entre ses doigts.

En cette belle journée d’automne new yorkais, les rires des enfants jouant dehors dans les monceaux de feuilles tombées des arbres montaient le long de la façade en grès de l’immeuble et s’insinuaient par la fenêtre ouverte. Tout à coup, Joe en eut assez de courir vainement après l’inspiration : la ville l’appelait, et ce poème pourrait bien attendre un peu. Il haussa les sourcils puis, après un soupir fataliste, envoya promener son bloc et son crayon, arrêta son tourne-disque et sortit faire un tour.

Erasmus Street, au cœur de Brooklyn, était une rue calme où passaient peu d’automobiles, en ce dimanche après-midi. Il contourna les enfants dont les cris joyeux l’avaient détourné de son objectif, et marcha au hasard, nez au vent. Peu de boutiques dans ce quartier tranquille : un pressing, une quincaillerie où il laissa ses yeux courir sur une collection d’objets disparates : outils que pour la plupart il ne connaissait pas, à l’exception d’un marteau et d’une scie, assiettes de porcelaine blanche, batterie de casseroles dont la plus petite semblait destinée à préparer des repas de poupées, stores, épluche-légumes…  Il poursuivit ses déambulations, parvint devant le panneau d’affichage de l’église baptiste : « Grand bingo samedi 28, venez nombreux ». Peut-être pourrait-il se rendre à ce loto, et tomber par miracle sur cette jolie brunette qu’il avait croisée à plusieurs reprises, attendant son bus non loin ? Qui sait, peut-être participait-elle aux activités de la paroisse ? Cela valait la peine d’essayer…

Tout à coup, son regard porta machinalement de l’autre côté de la rue, et il la vit. Vêtue d’une jupe virevoltante, sa taille fine serrée dans une ceinture blanche, elle descendait la rue, devisant gaiement avec une jeune femme blonde. Les yeux irrésistiblement attirés par la jeune fille, Joe ne vit pas le poteau planté au beau milieu du trottoir, et entra violemment en collision avec lui. Etourdi, il tomba maladroitement assis au pied de l’obstacle, et entendit un rire clair, suivi d’un « Vous ne vous êtes pas fait mal, Monsieur ? ».  Il rouvrit les yeux, et la brunette était près de lui, suivie par son amie. « Oh, mais vous saignez ! Laissez-moi regarder… C’est juste une entaille, pas besoin de points de suture, mais il vous faut un sparadrap. Pouvez-vous vous lever ? Allons au drugstore en face, ils auront de quoi désinfecter cette plaie… »

En fin d’après-midi, Joe regagna son appartement, flottant sur un doux nuage. Le bobo avait été soigné par le pharmacien, le convalescent avait ensuite invité ses deux soignantes à boire un soda, ils avaient beaucoup ri, beaucoup parlé, la jeune femme blonde s’était ensuite excusée, elle devait rentrer chez elle, et Joe était resté en tête-à-tête avec Sallie, la jolie brunette. Tout naturellement, rendez-vous avait été pris le lendemain soir devant le cinéma du quartier… Joe s’installa sur son sofa, reprit son bloc et son crayon, et écrivit d’une traite un joli poème dont le titre était… Sallie.

 

Tag(s) : #Textes des auteurs
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