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Ce reflet…

Elle quitta la cuisine pour filer en direction des vestiaires. Elle aimait son métier de cuisinière, elle connaissait par cœur les emplacements des différents ustensiles. Les poêles, les casseroles, les plats et tous les condiments. Le fond du restaurant était son repaire et tout le monde savait que c'était un no man's land.                                                                                                                                                          Seulement voilà, son métier était devenu ennuyant et éprouvant. Elle se sentait sous-estimée, limitée au réchauffement de plats surgelés. Ce qui était la chance de sa vie était devenu son fardeau quotidien. Les ustensiles qu'elle connaissait par cœur restaient patiemment à leurs places. Cuisine était devenu synonyme de déprime.                                                                                                                  Le vestiaire, éclairé par la lueur blafarde des néons, était à peine assez large pour tendre les bras. Il était en partie occupé par des serpillères et des balais, une flaque grisâtre se rependait sur le sol carrelé. Helenne enfila son manteau bleu foncé, enfonça son bonnet de laine sur ses cheveux couleur de cuivre et s'empressa de sortir de cet enfer.                                                                                                      La brise tiède de l'automne la surprit. Elle qui passait ses journées dans les odeurs de friture et de transpiration. Elle s'emplit les poumons de l'air nocturne et traça son chemin jusqu'à la rue principale. Les rues étaient presque vides. Les lampadaires répandaient une lumière bienveillante sur le goudron accompagné par les décorations de Noël. En ce mois de Novembre, tout était resplendissant et joyeux. De la vapeur s'échappait des lèvres gercées d'Helenne. Elle tendit le bras pour regarder sa montre, tira sa manche pour mettre à découvert son poignet. Minuit moins vingt. Elle jeta un regard à sa main, un sparadrap beige y était collé. Elle avait dû, pour la première fois depuis longtemps, sortir un couteau du placard. Afin d'ouvrir un emballage réticent. Et même ça, elle n'avait pas pu le faire sans se couper. La déprime lui fit accélérer le pas. Rentrer chez elle, c'était tout ce qu'elle voulait.                                                                                                                                                                Son immeuble était en vue. La façade présentait des trainées noirâtres sous les fenêtres et l'interphone ne gardait maintenant plus que cinq boutons de sonnettes sur une vingtaine. Elle entra dans l'immeuble, remis ses clés dans sa pochette en cuir et remarqua le mot écrit à l'encre rouge sur le panneau d'affichage. "ASCENCEUR EN PANNE". Cela ne l'étonna pas, cette vieillerie menaçait depuis longtemps de lâcher au vue des grincements qu'il faisait. Dans les escaliers, le talon de sa chaussure droite céda. Ce qui manqua de peu de les lui faire dévaler sur les fesses. La lumière à son étage ne s'alluma pas, l'ampoule avait du claquer. C'est donc dans le noir qu'elle chercha ses clés. Apres une longue recherche elle finit par rentrer dans son modeste appartement. La sensation de la moquette bordeaux sur son pied droit nu suffit à lui faire oublier sa journée. Elle jeta sa paire d'escarpin inutile dans un coin de l'entrée. Dommage, elle aimait ces chaussures. Demain elle optera surement pour ses bottes plus chaudes. Elle laissa sa pochette tomber lourdement sur le sol, tout comme sa veste quelques pas plus loin. Elle fila directement en direction de la salle de bain et se passa de l'eau froide sur le visage. Elle jeta un œil à son reflet dans le miroir. Les cernes s'étendaient inexorablement sous ses yeux noirs qui avaient perdu leurs lueurs il y a longtemps. Le néon au-dessus du miroir lui rappela les vestiaires et elle partit inspecter son frigo. Des légumes pourrissaient au fond de celui-ci et les surgelés avaient une place de choix à présent. Le goût pour la cuisine l'avait abandonnée jusqu'à chez elle. Elle décida de prendre un yaourt goût vanille. Elle alluma la lampe de la salle à manger, posée sur le buffet et se retourna.                                                                                                                                               Elle resta là, immobile, le souffle coupé. Le temps sembla s'étirer et Helenne mit du temps à comprendre. Le yaourt se répandit sur le parquet et en partie sur son pied. Ses sourcils s'agrandirent de stupeur. Devant elle se tenait son reflet. Ce même reflet qu'elle contemplait dans le miroir deux minutes auparavant seulement cette fois il était bien réel. Il portait les mêmes vêtements, le même élastique dans ses cheveux roux et même le sparadrap sur la main droite. Le reflet semblait aussi surpris qu'elle, à moins que ce ne soit de la peur. Un mélange de surprise et d'horreur lui tordait le visage. Mais le pire était cette longue taillade sanguinolente qui partait d'un côté pour finir de l'autre côté de la gorge. Le sang en sortait encore à flot. Sa bouche émettait de faibles sons, s'ouvrant et se refermant comme un poisson hors de l'eau. Et avant même qu'Helenne n'ait le temps de dire quoi que ce soit, elle comprit ce que lui disait sa pauvre réflexion.

"Il…est…derrière vous…"

Tag(s) : #Textes des auteurs
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