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-        Tu es privée de télé pendant une semaine.

Un océan de désespoir s'étale devant moi. Qu'est ce que je vais dire aux copines, pendant la récré ? Il va falloir que je fasse comme si j'étais au courant du film de la veille, des aventures de notre héroïne préférée. Je vais faire comment moi, pour rejouer la scène que je n'aurai pas vue ?

Je ne sais plus quelle ânerie j'avais pu inventer ce jour-là, mais régulièrement j'étais privée de dessert, de faire du vélo avec mes copines, du droit de veiller quand il y avait mes cousins, de…la liste est longue de toutes ces privations ; mais alors là, privée de télé !

Je pourrais regarder en douce, en me glissant près de la porte ; oui mais comme je me suis déjà fait prendre, qu'en plus j'ai fait un cauchemar, que j'ai même pas pu aller dormir avec papa et maman, vu que le cauchemar, c'était à cause du film à la télé, que j'ai eu la trouille en le regardant…

J'ai une idée : je vais lire le résumé sur le programme. Ça c'est pas interdit.

Le résultat ne fut guère brillant. J'essayais de jouer du mieux que je pouvais, mais il y avait beaucoup de blancs dans mon interprétation. Mes copines s'impatientaient :

-        Non, c'était pas ça, d'abord. Elle a pas caché le téléphone de son frère, et lui il est allé voir sa copine.

-        Non son amoureuse.

-        Pfuitt, n'importe quoi, c'est pas son amoureuse, elle, elle aime… »

Ouf, sauvée ! Mes copines m'ont oubliée, et puis c'était la fin de la récré.

Oui, mais demain. Ça va se passer comment ?

-        Euh oui, j'ai pas pu voir Aglaé, parce que chez nous, y'avait une panne d'électricité, même qu'on a allumé des bougies. On a même mis toutes celles de noël au milieu de la table de la salle à manger. Ça faisait drôlement joli, comme si on avait fêté un anniversaire. Si on jouait à Aglaé, même que elle serait partie en voyage.

Moues désabusées des copines. Elles décident de me remplacer. Ah oui, je vous ai pas dit : c'est moi qui joue le rôle d'Aglaé. J'étais dégoûtée. Ma remplaçante était nulle.

-        C'est pas comme ça qu'elle parle.

-        Tais toi, tu joues pas. Tu l'as pas vu.

Ça va être dur. Heureusement demain, ya pas école.

Ce jour-là, il plut toute la journée. Je dessinais en pensant à la récré du lendemain. Il fallait que je trouve quelque chose. Il en allait de mon honneur.

-        Catherine, tu viens avec nous ?

-        Jouez si vous voulez ; moi ça ne m'intéresse plus. Hier, un monsieur de la télé est venu chez nous. Il m'a proposé de tourner  dans un film. Je serais la principale vedette. J'aurai un cheval, une piscine, un château, plein de bijoux et beaucoup d'argent ? Je serai encore mieux qu'Aglaé. Il m'a même demandé si je voulais dessiner mon histoire.

-        On peut être avec toi dans le film ?

-        Heu, non, il a dit que j'étais la meilleure.

-        Comment il le sait ? demande ma remplaçante de l'avant-veille.

-        Parce qu'il nous a vu jouer dans la cour, pardi.

-        Tu es sûre que le monsieur, il va pas t'emmener et te faire du mal…Ma maman dit qu'il faut pas écouter les monsieurs qu'on connaît pas.

-        Mais non ! répondis-je sur un ton méprisant. (Et pour cause ! )Tout en pensant qu'elle a pas tort, ma copine Fanchon.

Fin de la récré. Ça y est. J'ai de nouveau ma cour d'admiratrices. Mais demain ?

-        J'ai terminé le film.

-        Déjà. C'est fini !

-        Le vrai film, non ; mais j'ai fabriqué une bande dessinée que je vous montrerai à la télé samedi.

-        A la télé ?

-        C'est pas possible, dit ma remplaçante, un peu vexée ;

-        Tu n'as qu'à venir samedi. Tu verras bien.

Oubliée Aglaé ! Je m'en suis bien sortie. Enfin, jusqu'à demain.

-        Bonjour madame, Catherine nous a dit qu'on pouvait venir la voir à la télé chez vous.

-        Pas question ! Elle est priv…

-        T'inquiète pas maman, c'est pas ce que tu crois. On va jouer à la télé dans ma chambre.

Ma mère nous suit. Avec moi, on sait jamais. Qu'est ce que je suis en train de mijoter ?

-        J'ai fait des gâteaux. Je vous en apporte.

-        Tout à l'heure, mman. Merci.

On frappe à la porte.

-        Vous n'avez pas soif ?

-        Non, merci

Quand même, elle passe sa tête par l'entrebâillement de la porte. Fait comme si de rien n'était, mais son œil furette partout.

-        Bon, à tout à l'heure alors ; pour le gâteau.

-        Oui, oui. A tout à l'heure.

Pauvre maman. Je lui en fais tellement voir !

Tout le monde est là, même ma « remplaçante ».

-        Où est la télé ?

-        Vous allez voir.

Je dévoile alors l'objet du mystère. Une télé, fabriquée avec mon grand-père. Cela s'était passé le jour où il a tant plu.

-        Papounet, j'ai besoin de ton aide. Je voudrais fabriquer une télé.

-        Fabriquer une télé ! Mais c'est que, je… Dis-donc, tu aurais pas encore fait une bêtise, toi ?

-        Oui, et je suis privée de télé. Mais je l'ai pas cassée. Non, il faut que tu m'aides à fabriquer une télé comme si c'était une vraie, mais que c'est pas une vraie.

Et je lui fis part de mon projet.

-        J'ai bien une idée. Ecoute, on va essayer. Va chercher la vieille glacière.

Et le voilà qui m'explique comment on va procéder. Nous prenons les outils, colle, marteaux, scie. Et nous avons passé un super après-midi. J'ai pas vu le temps passer. Et à la fin,il n'y avait plus de glacière, mais une télé comme si c'était une vraie, avec son écran, éclairé et tout et tout. Je la laissais chez Papounet,  jusqu'au samedi. J'attendis que ma mère parte aux commissions pour la porter dans ma chambre.

-        Pfuitt, c'est ça ta télé !

-        Attendez !

C'est sûr que vue comme ça, ma télé, un rectangle ouvert sur un des côtés de la glacière(j'ai même dessiné les boutons), deux trous dans le couvercle, ça n'a pas de quoi emballer mes copines.

D'abord je mets en place la bande dessinée, enroulée sur deux tubes servant habituellement pour l'eau. Ils sortent par les orifices du couvercle. L'écran montre le titre de l'histoire :

«  La reine du pays sans télé. »

La lumière éclaire alors l'écran et je commence à dérouler mon histoire.

Mes copines, d'abord ne disent rien, un peu déçues ;puis elles se mettent à rigoler, au fur et à mesure qu'elles découvrent mon aventure.

-        Tu nous as bien eues ! Alors comme ça t'étais privée de télé ! C'est pour ça qu'on comprenait rien, quand tu faisais Aglaé !

-        Nous aussi, on peut fabriquer des BD, si on veut, alors ?

-        Ah oui, c'est une super idée !

Le lundi matin, quand la maîtresse nous demanda de raconter notre week- end, elle se montra très intéressée par le sujet.

J'emmenais mon appareil à l'école. Et nous fabriquâmes des histoires, inventées ou inspirées de nos lectures. Tout le monde y participait, même ceux qui aiment pas beaucoup lire.

Le lundi soir :

-        Maman, je peux regarder la télé ?

-        Non ma chérie. Désolée, mais les techniciens sont en grève.

 Cette« télé » a bien été inventée, mais non pas par une petite fille, mais par une institutrice…

 

 

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