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Cela faisait des jours qu'il cheminait sur cette route perdue au milieu de nulle part. Les premiers temps, il avait avalé gaillardement les kilomètres, ravi d'avoir enfin eu le courage de larguer les amarres, appréciant chaque chant d'oiseau, chaque rai d'un soleil qui commençait à se faire rare en cette fin septembre, chaque pierre dressée au milieu d'une prairie, lui rappelant qu'en Bretagne, on n'était jamais bien loin d'une trace du passé. Il avait traversé quelques hameaux sans rencontrer âme qui vive, accompagné seulement par les aboiements des chiens, des villages où il avait pu se ravitailler frugalement de pain, de saucisson – pour le dessert il lui suffisait de tendre la main et de récolter pommes et mûres bien sucrées -  et remplir sa gourde à l'eau des fontaines de granit.

 

Cela avait commencé à se gâter quand le crachin s'était mis de la partie, tenace, piquant, pénétrant, ralentissant sa marche. Pour se protéger, il avait glissé une feuille de papier journal entre son blouson et sa chemise, mais très vite, le papier s'était ramolli en une sorte de chiffon noirâtre dont il préféra se débarrasser. Avisant une allée forestière, il décida de s'y engager dans l'espoir d'être protégé par les ramures des chênes et des marronniers qui la bordaient. Et de fait, il se sentit mieux, même si le silence et l'obscurité engendrée par la végétation touffue lui parurent oppressants.

 

Il commençait à se demander s'il avait pris la bonne décision : tout larguer sur un coup de tête parce que le contremaître du chantier naval lui avait annoncé que faute de commandes, on allait "dégraisser" – c'était l'affreux terme qu'il avait employé – et qu'il était sur la liste en tant que dernier arrivé. Un copain lui avait dit qu'à Bruz, à côté de Rennes, une ébénisterie embauchait, alors comme rien ne le retenait à Brest, ni femme, ni enfant, ni parents, il avait décidé de traverser la Bretagne à pied parce qu'il aimait se lancer des défis. Mais quand même, pensa-t-il avec un soupir, j'ai peut-être présumé de mes forces…

 

Perdu dans ses pensées, il avisa au dernier moment une cabane en bois au milieu d'une clairière. C'était une aubaine. Si Sainte Anne, la sainte patronne des ébénistes, était avec lui, il pourrait y trouver un endroit au sec pour faire halte. Il remarqua que le toit de rondins formait un auvent au-dessus d'une porte entrebâillée. S'approchant, il aperçut gravée dans celle-ci un cœur percé d'une flèche. Le bois avait été profondément entaillé pour former deux initiales. Le cœur avait été soigneusement peint en rouge vermillon.

 

Il sourit en songeant que des amoureux trouvaient là un refuge pour leurs ébats, et dégageant les copeaux de bois éparpillés, songea avec délice qu'il allait enfin connaître une nuit de repos à l'abri. Il poussa la porte… et recula devant la macabre vision qui s'offrit à lui.

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