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Trois jours que je suis là à attendre que monsieur revienne me chercher. Monsieur s’en fiche que mes jambes soient desséchées ; le sable gifle ma carcasse ; sans compter ma voix enrouée par les embruns.

Comme à chaque fois, monsieur va revenir la tête dans le guidon ; moi, le moral dans les chaussettes, il faudra que je fasse comme si de rien n’était.

Prenant mon courage à deux mains, je démarrerai sur les chapeaux de roue.

Trois jours, quand-même, cela ne lui était jamais arrivé !

Je l’ai vu passer, accompagné, bien sûr, d’une petite reine. Ils ont disparu de ma vue.

Ah ! Pour ça, question vélocité, monsieur en connaît un rayon.

J’ai pu le voir en pleine ascension. Il faut dire que les atouts de monsieur lui sont servis sur un plateau. Beau châssis, timbre velouté, allure sportive, il ne perd jamais les pédales, quand il s’agit de conquérir les hauts sommets. Je lui tirerais bien mon chapeau, si pendant ce temps, il ne me laissait pas en carafe. Enfin, carafe…Par ces temps de canicule, j’ai seulement droit à être aspergé, quand un malappris confond le mur, devant lequel je me tiens, avec un urinoir, imité les trois quart du temps par un corniaud zélé, tout content de vénérer la marque de son tout-puissant maître.

Le voilà, tout de même. L’humidité du petit matin m’enveloppe, le soleil pose un rayon satiné sur les vagues de l’aube. A part mes os qui grincent, tout baigne.

Je l’entends :

« Quand on partait de bon matin

Quand on partait sur les chemins

A bicyclette

 

Non, je les entends ; deux timbres de voix, la sienne, plus velours que jamais, doublée d’une merveille de cristal.

Je vois...Alors là, j’en perds les pédales. Je vois la petite reine, transportant monsieur sur une bicyclette.

Ils s’approchent de moi : « Je te présente mon fidèle Paul, dit monsieur

-         C’est amusant, moi ma bicyclette, c’est Paulette.

Alors là, j’en pète un câble : « Mon cher Paul », j’ai bien entendu « mon cher Paul » ; et pas ce vieux Popol !

Et c’est la réaction en chaîne. D’une main tendre, il tâte mes boyaux ; je me sens tout regonflé. Je plastronne. Il essuie mon cadre doucement. J’étincelle. Il essaie mon timbre. Un son timide en sort. Dénudé en un tour de main, huilé là où ça fait mal, et je carillonne.

-         Prête pour la balade, Vivianne ?

-         Prête, Yvan.

Mais là, ça ne va plus du tout ; je suis retapé, certes, mais pas au point de les promener tous les deux ! C’est au-dessus de mes forces.

J’entends alors le doux bruit des roues de Paulette. Près de moi, nous roulons de concert, nos pédales à l’unisson. A l’ombre des pins, dans les odeurs de résine confite, parmi les arbousiers pleins de promesses, sur le sentier jonché d’aiguilles soyeuses, je découvre que j’ai une petite bicyclette dans le cœur. Parfois elle me frôle, me prend la main, nos pédales s’emmêlent, nous rétablissons notre équilibre sans jamais nous lâcher du regard.

Accompagnés des cigales, nous fredonnons :

 

Quand on partira de bon matin

Quand on partira sur les chemins

A bicyclette

On sera toujours tous les deux

Toi, mon Paul et moi ta Paulette.

Sans les oublier, parbleu

Yvan-vélo, Vivianne-bicyclette

Tous les quatre en amoureux.

 

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