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Elle monte péniblement les escaliers, le filet à provisions pend au bout de sa main.

Elle ouvre le réfrigérateur. Il est vide.

« Qu'est-ce qu'on va manger ce soir ?pense-t-elle.

Sur la table, juste une baguette de pain. C'est tout ce qu'elle a pu acheter aujourd'hui. Même pas un carré de chocolat pour les enfants. Pourtant, elle ne va pas les envoyer au lit le ventre vide ? Que faire ?

Aller de plus en plus loin faire les courses, changer de trottoir pour ne pas être vue des commerçants, chez qui elle a une « ardoise » ?

Elle ne peut pas faire plus d'heures de ménage, que ce qu'elle fait déjà ?

Heureusement que la proprio a accepté cet arrangement…enfin, si on peut appeler ça un arrangement. Laver le vieux bonhomme aux mains baladeuses, qui bande, en plus, quand elle le savonne ; qui s'oublie très souvent, et pas que l'urine.

- Bonjour, maman ! J'ai vu papa, tout à l'heure. Il m'a fait faire un tour dans sa voiture. Elle est belle !, si tu voyais ça !

« Sa voiture, songe-t-elle, revoyant le type minable, qu'elle a enfin eu le courage de jeter dehors, il y a un an de ça. Il venait de vendre la collection d'ivoires, qui lui venait de sa famille.

Il avait épuisé toutes leurs économies, vendu bijoux, meubles anciens.

Où était le joli jeune homme, qui lui offrait des fleurs à chacun de leur rendez-vous amoureux ?

Ils étaient heureux, le café marchait bien. Les clients, des habitués et des touristes, étaient sympathiques. Bien sûr, ce n'était pas toujours facile de concilier éducation des enfants et présence au bar; mais elle y arrivait. Peu à peu, elle s'était retrouvée seule à faire tourner le commerce. Il s'absentait souvent, rentrait tard le soir. Elle ne comprenait pas toujours les explications qu'il lui donnait. Mais elle avait trop de travail, les enfants à aimer…

Parfois, elle avait l'impression qu'il manquait de l'argent dans la caisse ; mais elle mettait ça sur le compte de ses insomnies.

Un jour, des clients demandèrent à voir son mari. Il arriva juste à ce moment-là ; elle le vit se décomposer sous ses yeux, disparaître avec eux. Puis arrivèrent des retours de factures impayées…ils durent vendre le café. Vendre…ils n'eurent plus rien. Il se jeta à ses pieds, demanda pardon. Implora, supplia. Elle pardonna.

Sa famille lui prêta de l'argent. Ils investirent dans une pizzeria. Pas facile de rester devant les fourneaux, servir la clientèle, jouer avec les enfants, s'occuper des devoirs. Enfin, il faisait quelques efforts, mettait de temps en temps la main à la pâte, se montrait charmant avec les clients. Ils avaient quelques fidèles. Ce n'était pas « le Pérou », mais ils vivaient. Puis, insensiblement, les choses recommencèrent à se dégrader. Il vendit la voiture, il y eut à nouveau des« trous » dans la caisse. Il rentrait de plus en plus tard, la mine de plus en plus sombre. Il fallut vendre la pizzeria, enfin, vendre…

Elle ne l'écouta pas, cette fois-là, elle partit avec les enfants…il la retrouva, lui dit qu'il avait du travail, s'était fait interdire de jeu dans les casinos. Lasse, elle l'accepta.

Elle avait un emploi de caissière. C'était dur, mal payé avec des horaires impossibles. Il fallait se débrouiller pour faire garder les enfants, les récupérer à des heures tardives, les réveiller trop tôt le matin, ne pas les voir grandir.

Un soir, elle le trouva, chez elle, avec des inconnus. Les enfants n'étaient pas là. Il n'avait pas été les chercher. Ils attendaient encore devant l'école. Lorsqu'elle rentra, l'appartement empestait la fumée ; et surtout, elle découvrit son porte-monnaie vide, jeté sur le lit.

Il revint, cette nuit-là, la tête en sang, pitoyable. Elle le soigna, la rage au cœur.

Il y eut le jour où elle découvrit les tirelires des enfants fracassées.

Alors, elle fit changer les serrures. Mais des nuits durant, il tambourinait à sa porte, menaçant et suppliant tour à tour.

Les voisins la regardaient l'œil mauvais. Elle déménagea.

N'entendant plus parler de lui, sa vie s'apaisait peu à peu.

Mais voilà qu'aujourd'hui, il réapparaît, et de quelle manière !

Monsieur joue les fringants dans une décapotable.

Ne pas se laisser envahir par cette colère dévastatrice, vivre comme si de rien n'était ; ne pas penser qu'il est là, quelque part, que c'en est fini de ce semblant de quiétude auquel elle s'accroche.

-        Il a demandé où on habite.

Sa tête bourdonne ; elle n'arrive plus à respirer. Elle serre fort le dossier de la chaise. Ses mains se crispent. Un hurlement  muet sort de sa bouche. Elle n'en peut plus, elle ne peut plus.

-        Maman, ça va ?Tu nous a fait peur. Regarde le joli bouquet de fleurs. Papa est passé te voir. Mais tu dormais. Il repassera demain.

-        Co., comment ?Il est venu ici ? Je ne veux pas le voir, tu entends ! Plus jamais !

-        Oh, maman !Il a été si gentil ! Il pleurait en arrivant…

-        Larmes de crocodile, oui. Il m'a assez croquée et escroquée

     comme ça. C'est fini.

Le téléphone sonne.

« Odile, ma chérie, je viens de lire une terrible nouvelle, enfin, terrible, ça dépend pour qui…ton mari, euh, ton ex-mari a eu un accident. Sa voiture a loupé un virage, sur la corniche. Elle s'est fracassée sur les rochers. Il est mort dans l'ambulance qui l'emmenait à l'hôpital. »

Le téléphone glisse de ses doigts. Elle ne sait pas ce qu'elle ressent ; de la joie, du remords, du soulagement, de la pitié.

En tout cas, elle se trouve légère, légère…

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