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C’est un gros livre.
Je l’ai lu il y a longtemps. Trente ans ?
J'éprouvais un vif désir de lecture à l’époque, et pour mes choix de livres je m’en remettais aveuglément à une amie plus âgée que moi, une fille que j’avais connue par la musique et qui travaillait au collège de France. Elle chantait en amateur, j’étais la pianiste accompagnatrice.
Nous avons vite sympathisé. Avec ses socquettes, ses sabots et ses petites jupes, j'ai d'abord cru que nous avions sensiblement le même âge, mettant sur le compte d’un problème de drogue son visage marqué, déjà ridé. Un être torturé, me disais-je. Proche de moi...

En fait, elle était de quinze ans mon aînée. Divorcée (mal), trois grands enfants - famille dont j’ai rapidement fait partie -, son allure était celle d'une adolescente attardée. Mais à mes yeux, elle était l'«intello». Pour cette raison je l’admirais et lui faisais entièrement confiance. J’aurais lu n’importe quoi venant d'elle, et je mettais ma fierté à aller au bout des ouvrages, pourtant difficiles, qu'elle me proposait. Ma soif de spiritualité et de connaissances était telle que je brûlais chaque fois de lui prouver que j'étais «à la hauteur»...

Je crois que je n’ai rien compris à ce livre (...).
Voguant dans les méandres mystérieux de ce «labyrinthe», à la fois perdue et éblouie, je lisais dans un état second, hypnotique, proche de l'inconscience. Il m’en reste la même impression, vague et néanmoins intense, que les images de ces vieux films en noir et blanc de ma petite enfance. Etrangeté qui commençait par la descente des escaliers gris et inquiétants de la Butte, pour rejoindre la minuscule et déserte rue du cinéma, enfouie dans le Montmartre des années cinquante...


Ce livre…
Dans lequel je suis entrée comme dans une grotte…

On y parlait musique. Raison pour laquelle mon amie me l’avait recommandé... Même si, pour le peu que j'en aie compris, le jeu des perles de verre consistât en une sorte de jeu intellectuel (sans doute apparenté au jeu de go des Asiatiques, auquel je ne connaissais rien évidemment). Un jeu «imaginaire» qu'il s'agissait, pour les adeptes de cette discipline, de perfectionner et de sonder à l’infini. De recommencer - à Vie - pour en découvrir l’essence. En extraire la quintessence mathématique…cette quintessence mathématique qui se trouve aussi, paraît-il, dans la musique...

A mon niveau, je comprenais cela. Je comprenais qu’on puisse consacrer une existence entière au même jeu, comme le musicien peut vouer toute sa vie à l’interprétation du même morceau de musique. Même si cela peut sembler une «folie»...

Par la musique, je savais que la beauté n’est pas seulement dans ce qui est visible, palpable. Je savais que la beauté se cache «derrière» les choses. «Entre» les notes, dans le silence, cet instant insaisissable, cet éphémère et insondable «présent» qui relie deux notes l’une à l’autre. Dans cette manière qu'a l'artiste véritable d'appréhender chaque nouvelle note en fonction de la précédente, de combler l’espace, «l'attente» entre elles. De remplir ce «vide», lui donner sens, le «créer», le «recréer». Le transmuer en rythme, en «mouvement ».

Le jeu des perles de verre parle d’un «état» à atteindre et à «vivre», plus que d'un «résultat» à obtenir. Une attitude intérieure à inventer, à mettre au monde chaque jour. Tout comme le corps du musicien - son coeur, son âme - finissent par devenir tout entiers, et seulement «Musique». S’approcher toujours davantage de la perfection, de la vibration «juste». Au plus près d’une pureté «originelle», plus ténue que la respiration de la fleur s’ouvrant à la chaleur du soleil, invisible à l’œil nu...

Relirai-je un jour ce «monument» qu'est ce livre d’Hermann HESSE ? Je ne sais pas.
J’ai peur de recouvrir d’un voile trop transparent ce qui ne doit rester qu’un souvenir nébuleux, mais oh combien plus «lumineux» que toutes les explications, les intelligences et les logiques du monde...


Extrait du livre :

- N'existe-t-il donc pas de vérité? N'y a-t-il donc pas une doctrine qui soit authentique et valable?

-La vérité existe, mon cher, mais la "doctrine" que tu réclames, l'enseignement absolu qui confère la sagesse parfaite et unique, cela n'existe pas. Il ne faut pas non plus avoir le moins du monde la nostalgie d'un enseignement parfait, mon ami; c'est à te parfaire toi-même que tu dois tendre. La divinité est en toi, elle n'est pas dans les idées ni dans les livres. La vérité se vit, elle ne s'enseigne pas ex cathedra.

Hermann Hesse.

Tag(s) : #Textes des auteurs
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