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Faire revivre l'enfance, je savais bien que c'est impossible. On venait pourtant de me le proposer dans cette agence de voyage. J'étais passé devant tous les jours depuis deux ans, mais je ne l'avais remarquée que ce matin-là.
Mon regard avait été attiré par les objets dans la vitrine. Un fatras d'objets vieux et déglingués. Des ours en peluche, des pochettes de 45 tours, des vêtements, des livres cartonnés, reliés et dorés, des chapeaux, des vases ébréchés, des boîtes de Mécano, des poupées, des cadres, des clefs, des mappemondes, des statuettes, etc… Et puis, se mouvant au milieu des reflets de la rue, une chevelure blanche flottait dans les profondeurs sombres du magasin. Je suis entré.
La dame à la chevelure argentée m'a accueilli, souriante et douce. Je ne savais pas quoi dire ni quoi demander. Elle semblait avoir l'habitude de l'embarras de ses visiteurs. Elle m'expliqua tout de sa voix charmante. Le principe était simple : vous apportiez un objet de votre enfance et décriviez une scène en rapport avec cet objet. L'équipe de l'agence s'occupait ensuite de vous faire revivre votre souvenir. Il ne s'agissait pas d'une reconstitution avec des décors et des acteurs, mais bien d'un retour réel dans votre enfance. Abasourdi, totalement surpris par ma propre crédulité et mon manque d'esprit critique, je pris rendez-vous pour la séance complète, la remerciai, et partis vers mes occupations habituelles.

Le jour du rendez-vous j'apportai mon camion rouge. Je me sentis un peu ridicule dans la rue en me dirigeant vers l'agence. J'avais l'impression que tout le monde voyait, à travers mon attaché-case de directeur commercial, le véhicule miniature d'une autre époque, à la peinture écaillée, que je transportais clandestinement. Jamais les gens ne m'avaient souri de cette façon gentille et condescendante. Une fois arrivé à destination je ne me souciai plus du tout de ce qu'on pouvait penser de moi.
La dame aux cheveux blancs m'accueillit avec la même grâce que la première fois et me fit entrer dans l'arrière-salle du magasin. C'était un petit salon tout simple, meublé d'un vaisselier et d'une table ronde, de même style vieillot. Nous nous assîmes. Après m'avoir servi une tasse de chocolat chaud elle m'invita à poser devant moi l'objet que j'avais choisi pour mon voyage. Elle me demanda en souriant, de son sourire éclatant et doux, avec une gentillesse débordante, de lui parler de mon camion. De lui décrire par le menu tout ce que je faisais avec. Je fis mon timide un instant, mais je me laissai rapidement aller à exprimer tout ce qui me revenait à l'esprit.

- Mon camion est un camion-citerne qui existe en vrai. Il transporte du carburant. Il se sépare en deux parties aussi belles l'une que l'autre. Leurs formes et leurs proportions sont exactes. Je ne me lasse pas de les admirer sous tous les angles. L'avant ressemble à une tête d'animal, avec un museau court et carré. Son pare brise et sa calandre lui donnent un regard bon et un air souriant. L'arrière est long et fuselé, bien galbé sur ses flancs et son postérieur. Il semble prêt à bondir. Dès que je les réunis ils se mettent à vivre. Je veux dire qu'ils deviennent réels. Ils forment le vrai camion-citerne, pas seulement une reproduction parfaite.
La partie avant du camion, le tracteur, s'articule avec la partie arrière, grâce à un système d'emboîtement. Je n'en finis pas de m'en émerveiller. A l'avant de la citerne le châssis est muni d'un téton qui vient se loger dans la gorge creusée dans le plateau arrière du tracteur. L'enclenchement se fait tout seul quand le tracteur recule. Je répète cette manoeuvre un nombre de fois incalculable, toujours plus précisément et plus lentement, en accompagnant chaque correction de trajectoire de claquements et de chuintements d'air comprimé que je fais avec ma bouche.
Les citernes sont entreposées toutes ensemble dans les gares des sites de raffinage. Les tracteurs viennent chercher les citernes pleines, et bien souvent ils prennent n'importe laquelle. Moi, mon tracteur et ma citerne n'ont jamais été dépareillés. Ils se retrouvent toujours pour faire la distribution de l'essence dans les stations services. Chacune de leur retrouvaille est une joie pour eux. Si un autre tracteur essaye de prendre ma citerne, le système d'assemblage ne fonctionne pas. Les autres chauffeurs s'énervent et tapent sur le matériel, sans résultat. Mon chauffeur arrive et prend sa citerne facilement, du premier coup, devant les autres stupéfaits.
En plus mon chauffeur c'est le roi de la manoeuvre. Sur les aires de livraison dans les stations services ou bien dans les entrepôts, où le travail de distribution l'amène plusieurs fois par jour, il étonne tout le monde quand il s'agit de glisser la citerne en marche arrière entre deux obstacles qui le contraignent à une précision diabolique. Il exécute l'opération avec virtuosité, sans montrer quelque inquiétude ni même d'effort de concentration particulier. Ces réussites spectaculaires retentissent sur mon camion lui-même, que tout le monde reconnaît au milieu de la circulation. Il brille d'une notoriété particulière. Tout le monde le remarque. Il est applaudi sur son passage. Surtout après une de ces fameuses manoeuvres très risquées.
- Jouais-tu au camion avec tes petits camarades ? me demanda la vieille dame en passant affectueusement sa main dans mes cheveux.
Je battis des jambes sous ma chaise. Je dus me hisser pour saisir mon camion. Je me mis résolument à genoux sur mon siège pour pouvoir jouer commodément. Ainsi, la tête posée de travers sur la table, en appui sur ma joue, que je gonflai et dégonflai, je fis évoluer l'équipage légendaire à quelques centimètres de mon visage. Non, décidemment je n'avais besoin de personne pour jouer au camion. Mon chauffeur serra le frein à main au rythme des cliquetis et des à-coups que je produisis en poussant l'air entre mes dents.
Il descendit de la cabine et fit le tour du camion, inspectant l'état de la carrosserie. Je le fis grimper de mes deux doigts sur l'échelle de visite, située tout à l'arrière de la citerne.
Arrivé là-haut, voyant que tout était en ordre, il sifflota et s'apprêta à descendre. Il avait repéré quelques endroits où il serait judicieux tout de même de passer quelques coups de pinceau.
- Merci madame pour le chocolat. Je vais rentrer chez moi maintenant.
- Comme tu voudras.

Je sautai de ma chaise et me retrouvai au milieu de mon pantalon qui avait glissé sur le plancher, emporté par le trousseau de clefs et le portable qui lestaient mes poches. Un peu plus tôt j'avais ôté ma veste et retroussé les manches de ma chemise. Cette dernière était désormais le seul vêtement portable qui me restait. Avec la ceinture du pantalon enroulée à la taille, ça faisait un par-dessus acceptable. Je fourrai le reste de mes affaires dans mon attaché-case, y compris mes chaussures, devenues vastes comme des péniches.
C'est donc en chaussettes que je gagnai la sortie, bourrant de coups de genoux mon fardeau à chacun des petits pas glissés que je faisais pour avancer. Arrivé à la porte de l'agence je montai sur la pointe des pieds pour atteindre la poignée.- - Au revoir Madame, dis-je poliment.

 

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