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En sortant de la piscine Sandra passe toujours par le jardin public et s'assoit cinq minutes sur un banc. Elle aime organiser son temps. Ce petit moment de pause planifié lui permet de se détendre. C'est une parenthèse pendant laquelle elle s'autorise à lâcher les rênes.
Plus d'objectifs à tenir ! Elle se contente d'habiter son corps épanoui. Moins quatre kilo !
Elle ressent le contentement dans les moindres fibres de son être. Traversée parla chaleur revigorante de son sang, fouetté par l'effort qu'elle vient d'accomplir, elle est rayonnante d'énergie. Elle se sent bien, présente simplement, mais pleinement. Elle goûte le bonheur de chaque brassée d'air qui inonde ses poumons. Le problème de la piscine c'est la fringale. Après il faut pouvoir tenir une demi-heure sans craquer. Il fait beau aujourd'hui.
Elle s'adosse, épousant la courbe du siège en bois, et laisse ses bras glisser le long de son corps. A droite le contact frais des lattes sous ses doigts, à gauche le coton rêche de son sac de sport. Elle fait glisser la fermeture Eclair et attrape la bouteille d'eau. Un couple de joggers passe en trottinant, levant haut les genoux. Sandra scrute la silhouette de la fille moulée dans un cycliste. Fessier impeccable mais petite poitrine et épaules tombantes. Un vent léger parfume l'atmosphère de senteurs printanières, difficiles à identifier, violette ?
laurier ? blanquette ?!. Rien de telle qu'une bonne lampée d'eau pour calmer les ardeurs de l'estomac. Moins quatre en deux mois! Sa bascule est vraiment devenue sa meilleure amie ces temps-ci. Des pies se chamaillent au milieu du gazon. De l'autre côté, sur le banc d'en face, il y a toujours ce même type, perdu dans ses tristes pensées. Un groupe passe en parlant fort, troublant le calme habituel des lieux. Elle les suit des yeux en cherchant à saisir leurs propos quand un jeune homme l'aborde, une feuille à la main. Il fait apparemment partie du groupe des envahisseurs, dont le défilé se poursuit. On dirait une manif.
- Bonjour. Je ne vous dérange pas ? Voilà si vous avez quelques secondes, c'est pour signer cette pétition.
- Une pétition pourquoi ? Sandra s'en veut de s'être montré disponible. Elle aurait voulu dire « Non je n'ai pas le temps » ou « Ça ne m'intéresse pas », mais non, il avait fallu qu'elle fasse l'aimable !
- C'est contre le projet immobilier qui menace une partie du jardin public. Là où il y a le hêtre tricentenaire, voyez ?
- Non pas du tout. J'y connais rien en arbre. Sandra observe l'expression du jeune homme : son visage s'éclaire d'un sourire où la compréhension l'emporte de justesse sur la moquerie. Ce côté ironique lui plait moyennement. Ça la met en insécurité.
- Regardez, je vais vous le montrer, mais je suis sûr que vous le connaissez, c'est le plus bel arbre du jardin, là-bas.
- Sans doute, oui, ah oui, je crois que je vois lequel. Et alors ils veulent l'abattre?
- Qui ça ils ?
Cet air moqueur du petit monsieur averti content de vous voir tomber dans un piège !
Déstabilisant et désagréable ! Elle aurait dû lui dire quelque chose comme « Votre petit jeu ne m'amuse pas », mais non, il avait fallu qu'elle perde contenance, hésite, rosisse, et bafouille :
- Ben, ceux qui. ceux contre qui. vous montez cette pétition. je ne sais pas. des
promoteurs ?
- Tout juste, c'est ça ; je blaguais ; vous avez raison ; excusez-moi. Ils. C'est ça. Des promoteurs. Mais ils ne peuvent pas abattre cet arbre, il est classé, enregistré au patrimoine. Par contre ils peuvent l'élaguer. Enfin le défigurer, compromettre son équilibre. En bref s'ils ne peuvent pas le détruire, ils peuvent gravement l'endommager.
- Oh je comprends.
- Vous devriez aller le voir de plus près vous savez. Il est vraiment spécial.
Pendant qu'elle signe la pétition, sans aucune conviction, simplement pour s'en sortir sans plus attendre, le jeune homme insiste :
- Aujourd'hui nous lui faisons des offrandes. Nous avons organisé des événements pratiquement chaque jour en son honneur. Nous espérons que les gens rejoindront peu à peu le comité de défense. Merci pour votre signature en tous cas. Et. si vous voulez venir vous êtes la bienvenue.
- Oh non je n'ai pas le temps du tout. Désolée. Il faut que je parte d'ailleurs, sinon.
En esquissant un mouvement pour se lever elle fait tomber la bouteille d'eau au pied du banc. Le jeune homme se plie pour la ramasser et la lui tendre. Mais la jeune femme s'est déjà éloignée, courant presque.

Qu'est-il donc arrivé à Sandra pour qu'elle fuit comme ça tout le temps ?

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