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- Allez tout le monde ! Dépêchez-vous ! Ce n'est pas le moment d'être indiscipliné ! J'ai accepté de vous déléguer un peu de mon travail, à une condition : que ça aille plus vite. Je vous rappelle que le déménageur vient demain matin !

- Mais oui, Rita ! Vos cartons seront tous prêts pour demain.

Nous voilà donc, toutes les belles-filles, à pied d'ouvre, pour faire les cartons des beaux-parents. Nos maris sont chargés de démonter les meubles. L'ambiance est bon enfant. Les garçons n'arrêtent pas de raconter des blagues. Dur de se concentrer dans ces conditions.

C'est la mort dans l'âme que les beaux-parents se sont décidés à déménager. Ou plus exactement, c'est beau-papa Fernand, qui a insisté lourdement et "convaincu" sa femme. Cette maison d'Argenteuil devenait trop grande selon lui. Ma belle-mère n'est pas du tout "convaincue" que ce soit la bonne décision. Elle est tellement triste de quitter SA maison. C'est un peu comme si elle subissait une déportation. C'est une déchirure. Mais elle continue à faire bonne figure devant nous.
Elle s'évertue à combattre sa tristesse, mais quelque fois une larme coule le long de sa joue.

- Ne pleurez pas, lui ai-je dis tout à l'heure. Dites-vous qu'une nouvelle vie s'offre à vous. De nouveaux projets.

- Mais non Isabelle, tu as vu un mirage. Je ne pleure pas. Bon. Juste un petit peu. Je te l'accorde. J'ai vraiment du mal à me faire à l'idée que je laisse cette maison que j'aime tant. J'y ai tellement de bons souvenirs.

- Pensez que vous n'aurez plus à supporter la peste d'en face !

- Là je suis d'accord. Des voisines comme celle-là, je m'en passerai très bien !

- Allez, je vais continuer à bosser. Qu'est-ce que je peux vous faire ?

- Ecoute... Tu n'as qu'à aller dans le cagibi au fond du jardin. On y stocke des confitures, des conserves. Fernand y stocke aussi plein de babioles inutiles. Je n'y vais pas souvent. Tu peux tout mettre en carton ? Je ferai le tri plus tard, quand on sera installés dans la nouvelle maison.

- D'accord. Allez c'est parti !

Et me voilà partie en expédition au fond du jardin.

Voyant mon pas décidé, mon beau-frère François me claironne par la fenêtre en riant, telle une prophétie :

- Va !... Et découvre le monde merveilleux. de l'inconnu et des secrets de famille !!!

- Si tu as besoin d'aide, tu m'appelles Isa, me dit ma belle-soeur.

Je leur fais un signe de la main. Ils sont là, tous les deux accoudés à la fenêtre, me regardant m'éloigner avec mes cartons en main.

Le petit cabanon que ma belle-mère appelle « le cagibi » se trouve à environ 1500 mètres de la maison. Plus je m'approche, et plus je sens une odeur putride qui vient de chez le voisin. Son compost peut-être ?... Ses poubelles ?... Beurk. Je comprends pourquoi ma belle-mère ne vient pas souvent par ici.

J'ouvre la porte du cabanon, et devant moi, se dressent des petites étagères poussiéreuses à souhait. Je commence méthodiquement par mettre en carton tous les pots de confiture qui se trouvent sur les étagères du haut. Il y a de tout sur ces étagères. Des confitures, des conserves, des jouets, des pots de peinture, des livres, des magazines de mode. Oh ! Les coquins !... Un magazine cochon !.. Ah ! Elle est bonne celle-là !... Bon, il date un peu le magazine. mais quand même !

Je le feuillette un peu. (oui, la curiosité est un vilain défaut. Ah ! Ah !...). J'y vois des photos de femmes nues. tout en volupté. Il y a même une superbe photo d'un mec en érection. Allons donc. Le Kama-Sutra. C'est normal, ils devaient vouloir s'instruire ! Ah ! Ah ! Trop fort !... Oh la la !!! Quand je vais dire ça à mes belles-soeurs !
Je sens qu'on va bien se marrer. Oups. Je ne suis pas sûre que ça va faire rire nos maris.

Bon, je vais mettre ce magazine érotico-porno-éducatif entre deux magazines de mode. Ce sera plus discret. Je n'ai pas envie de leur foutre la honte. Je sais qu'ils ont été jeunes les beaux-parents. Mais j'ai beaucoup de mal à les imaginer feuilletant ce magazine « indécent ».  Vu la date. c'est sûr, il n'a pas appartenu aux garçons ! Lequel des deux lisait ce genre de magazine ? Ma belle-mère ? Je ne crois pas. Mon beau-père ? C'est sûrement à lui. Après tout c'est leurs oignons. Bon, je vais continuer la mise en boîte.

Encore des papiers, des cartes postales, des bouquins de mécanique, encore un magazine « chaud »...  Zut. J'ai fait tomber quelque chose.

C'est une lettre. Elle n'est même pas ouverte. C'est curieux. elle est adressée à ma belle-mère. Je me vois mal aller voir ma belle-mère et lui dire :

- Tenez. V'la une lettre que j'ai trouvé dans un magazine pour adultes !

Non, non, non. La honte. Allez. Je l'ouvre. Y'a prescription, non ? La lettre date de  mars 1962. L'expéditeur, c'est un certain Michel de Larache. Tiens donc. Mes beaux-parents n'étaient pas encore mariés à cette époque là.

Voyons, voyons.



Paris, le 28 mars 1962



Ma chère Rita,

Je t'écris cette dernière lettre. Un dernier espoir pour sauver notre amour. Je sais que j'ai commis des erreurs et que je t'ai fais souffrir. Je te demande pardon. Très sincèrement.

Je me suis fais soigner, et je ne bois plus depuis quelques mois. Je l'ai fait pour nous. Pour notre amour. Je sais que tu t'es fiancée récemment avec Fernand. C'est un brave gars. Mais peux-tu dire que tu l'aimes vraiment ? Entre nous, souviens-toi. Il y avait de la passion, de l'amour.  On se connaît bien. Tu ne peux pas le nier. Je suis sûr que tu acceptes de l'épouser  sous la pression de ta famille. 

Laisse-moi ma chance. Je t'en supplie. Tu peux encore rompre tes fiançailles.  Tu as le droit de changer d'avis ! Donne-nous une seconde chance.

J'ai pris une décision. Si d'ici trois semaines tu ne me donnes pas de tes nouvelles, je m'en vais. On vient de me faire une  proposition pour partir travailler en Australie. Je sais, c'est loin l'Australie.
Si tu me rejettes, si tu ne me donnes pas de tes nouvelles, il me faudra partir loin de toi pour ne pas devenir fou. Sans toi la vie n'est que vacuité. Lorsque je me promène dans les endroits que nous avions l'habitude de fréquenter, tout me paraît blafard, lunaire et triste. Sans toi ma vie n'a pas de saveur.

Mon amour, je t'en supplie, donne-moi de tes nouvelles. Ecris-moi, appelle-moi, viens me voir.

Marions-nous et commençons une nouvelle vie.

Acceptes-tu de devenir ma femme ? J'attends ta réponse.


A toi, mon amour pour toujours,

Je t'aime.


Michel



- Oh la la...  Elle est trop belle cette lettre. Qu'est-ce que je fais maintenant. Me voilà dans de beaux draps ! Je ne peux pas la donner à mon beau-père. Je suis sûre que c'est lui qui la planqué. Il va me demander qu'est-ce qui m'a pris d'ouvrir cette fichue lettre. Encore moins à ma belle-mère. ça lui ferait trop de peine. Ce n'est pas utile de lui en rajouter. Elle va forcément tomber dessus en triant les cartons.  ça risque de faire plus de mal que de bien.

Je crois que je vais la garder précieusement. Peut-être que je la lui donnerai un jour. Si l'occasion se présente. Elle est quand même en droit de savoir. Oui, je la garde. Pour un autre jour.

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