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Julien était préoccupé par l'état de santé de son père. Il était passé le voir en rentrant de son boulot, en prétextant n'importe quoi, pour que la chose soit la plus naturelle possible.

 

En général il passait deux fois par semaine, pas plus, pour lui faire un appoint de ravitaillement, discutailler un moment et puis voilà. Ce soir c'était la quatrième fois de la semaine, et les précautions qu'il avait prises pour se donner un alibi étaient bien inutiles, manifestement Rolland ne se souvenait pas de sa visite d'hier. Il avait des moments d'absence. Ils avaient fait le tour du jardin, Rolland voulait absolument qu'il prenne des poireaux, Bon, allez, vas-y pour les poireaux, tu m'en as déjà donné hier, mais bon, Hier, mais t'es pas venu hier, j't'ai eu au bigophone, ça oui, mais t'es pas passé mon gars, Tiens, v'la tes poraux, tu les feras à la sauce lunaire, A la vinaigrette tu veux dire, Oui, la vinaigrette, y sont tendres tu vas voir. En retournant il traînait un peu les pieds et s'accrochait dans les herbes. Dans le vestibule, quand il l'avait raccompagné, ses yeux s'étaient soudain opacifiés, et il s'était figé comme perdu, quelques secondes, très longues. Julien lui avait fait la bise et pis Je t'appelle en arrivant, Pas la peine, pourquoi veux-tu, y a rien à combattre. Bonne soirée mon gars, Bonsoir 'pa. Julien n'arrivait pas à se détendre. Il avait regardé les infos pour essayer de penser fort à autre chose, mais il était inquiet. Pourtant ce soir aux infos, il y avait de quoi se distraire. Le ppda avait le bill gates sur son plateau et il avait décidé de faire passer ce type pour un gentil neuneu qui n'aspire qu'à être comme vous et moi. Rendez-vous compte, semblait-il vouloir nous dire, ce type qui a la plus grande fortune du monde, il conduit sa propre voiture, il a épousé une employée, il affecte la plus grande part de sa fortune à financer de la recherche pour trouver des médicaments pour soigner les enfants les plus pauvres du monde, il va même déshériter les siens pour leur permettre d'avoir de vraies valeurs dans la vie, à égalité de chances avec les vôtres. Un neuneu total, quoi, et gentil avec ça.

Souriant, habillé comme un vieux collégien. Juste avant, le ppda il avait reçu le josé bové, je vous jure, dans la même soirée, sur le même plateau comme y disent, un spectacle drôlement chiadé, un duo du tonnerre, l'alter mondialiste, le coupeur de maïs, et le symbole même de la mondialisation, du grand village où qu'on marche tous au même clic.

Et qui c'est manifestement qui était le plus cool, le plus positif, le plus universellement humain, hein !? Je vous le demande pas. Malgré ce numéro époustouflant Julien sentait l'angoisse monter. Il s'etait dit Tiens je vais téléphoner à la frangine. Pascale, bonsoir, tout le monde va bien, c'était bien l'anniversaire de Nicolas, Ah ça lui a plu tant mieux, j'étais pas sûr Ça va, oui, lui non ça va trop tu sais, je me demande si je vais pas faire revenir le toubib pour voir si y peut pas changer de dosage peut-être, C'est ça, ben ça dépend, mais là ça fait plusieurs jours de suite quoi, attends, j'ai un double appel, ben je te rappelle alors. Allo, allooo, papa, j'ai pas compris, hein, mais pourquoi tu m'as pas demandé tout à l'heure, ben là tout à l'heure, juste avant le dîner, tu m'as donné des poireaux, attends, répète j'ai pas compris, quelle prophétie, non je comprends pas, écoute, laisse ton four ouvert comme ça, laisse, j'arrive. Julien repassa vite un coup de fil à sa frangine pour la tenir au courrant et lui dit qu'il la rappellerait pour lui donner des nouvelles.

Il n'y avait pas de problèmes avec le four, mais la maison était plongée dans le noir.

Rolland essayait de s'expliquer J'ai entendu un putride énorme, ça a claqué sec dans le couloir de la colline, j'ai bien essayé de déléguer ma torche là, mais tu penses impossible de la freiner ; Ah merde de merde. Je commençais à m'acquitter. Heureusement que te v'la,T'inquiète pas 'pa c'est sûrement les fusibles, Ben c'est ce que j'ai pensé tout du suite, une érection quelque part, c'est ce que j'ai pensé. Des fusibles j'en ai à volupté en bas, tu sais dans le mouchoir métallique. Julien se demandait comment il devait réagir, il sentait la panique l'étreindre. D'abord remettre en état le compteur. Bon sang mais qu'avait-il pu bricoler pour faire sauter les plombs. Ça devenait sérieusement dangereux. 'Pa, reste là sur le fauteuil, je vais arranger ça, repose toi, c'est pas grave juste les plombs. Julien se rendait compte qu'il se répétait et que ses mots avaient double sens. De quoi voulait-il parler. De quels plombs. Dans quelle tête. Il fallait qu'il se calme !! Ça va 'pa. T'es mieux comme ça là assis hein. Oui, j'ai la déportation, un p'tit peu, mais ça va, c'est pas la peste.

Dis moi qu'est-ce qui s'est passé. Tu faisais quoi quand ça a sauté. Ben je regardais tranquillement le mirage, Tu regardais la télé, Oui, la télé, Et puis, Ben je sais pas. Julien réussit enfin à placer le bon fusible et la lumière fut rétablie. Ils retournèrent au salon et découvrirent sur le sol la télé le ventre en l'air, avec des éclats d'écran partout. Ah ben dis donc cette fois j'y ai bien cassé sa sale gueule. J'l'ai pas ratée, Ah la vache ! Ben j'suis bien content. J'en avais foutrement marre de cette vacuité. Ils rigolèrent ensemble un bon moment. Ils s'enfilèrent un p'tit verre de vieux calva. Rolland avait l'air d'aller mieux.

D'avoir les esprits plus clairs. Rassuré Julien se prépara à rentrer chez lui. Dis donc mon gars, je voulais te demander un peu J'ai cherché ta mère toute la soirée Tu sais pas où elle est passée des fois ? Je me souviens plus ce qu'elle m'a dit. Julien se raidit en suivant le parcours du frisson qui escaladait sa colonne. Comment répondre à ça. Voyons 'Pa, tu sais bien que maman est. sa gorge refusait de laisser passer un mot de plus Elle est indisciplinée, alors, hein, c'est ça. Oui 'pa, c'est ça, comme tu dis, indisciplinée. Rolland sursauta en entendant Julien reprendre ce mot si vague qui le faisait se sentir si seul, si abandonné. Il resta les yeux dans les yeux mouillés de son fils. Puis il sourit Merci mon gars, ça va aller, va t'reposer maintenant. T'as eu ton compte on dirait.
Julien s'endormit finalement avec le sourire, et ça, il ne l'aurait pas parié quelques heures plus tôt. Il avait repassé un coup de fil à Pascale. Il était bien tard et il avait craint de la déranger, mais au contraire, elle attendait son appel.

C'est grâce à sa réaction qu'il souriait dans son premier sommeil. Elle avait éclaté de rire au récit du dernier cafouillage de Rolland. « Indisciplinée ». C'était excellent ! Et ça allait tellement bien à maman.

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