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Seul, dans le capharnaüm du grenier, le chagrin, la nostalgie et  le doute m’envahissent. J’ai du mal à prendre possession de la maison. Cette bâtisse de caractère a toujours appartenu à ma famille. Ma grand-mère, l'actuelle propriétaire, l’habite ou plutôt l’habitait car Jeanne qui ne manque pas de tempérament a décidé « de finir ses jours  paisiblement en maison de retraite avec ses copines ». C’est un choix délibéré et sans appel. « Elle est trop fatiguée, sa demeure est trop grande, trop isolée, et elle se refuse absolument  à  m’encombrer ».  Par contre, elle tient fermement à ce que ses murs continuent à abriter la vie et  en l’occurrence la mienne ! Et moi, le citadin accompli,  face à ce mélange d’abnégation, d’amour et d’autoritarisme mêlés, j’ai accepté de m’exiler dans cette campagne qui a bercé toute mon enfance : tant de souvenirs heureux  me rattachent à ces lieux où je passais toutes mes vacances de petit Parisien  et puis, Isabelle et les filles sont d’accord  alors !

 

 

 

 

Pour l’heure un brocanteur est  venu estimer quelques vieux  meubles relégués au grenier  et dont j’envisage de me débarrasser avant  d’entamer les travaux de rénovation qui s’imposent. Seules  une table et  une armoire l’intéressent, nous nous mettons vite  d’accord sur  le prix. Avant de prendre congé, il revient vers un petit secrétaire que je tiens à conserver pour les filles.  Il m’apprend alors l’existence probable d’un tiroir secret et se propose de me le faire découvrir.  Je suis intrigué et le  laisse faire. Il examine le meuble sous toutes ses faces,  cherche minutieusement et soudain enclenche le mécanisme qui déverrouille la cachette, une cachette qui n’est pas vide !

Après avoir raccompagné mon visiteur, je remonte, fébrile, impatient,  m’assois dans un fauteuil éventré et examine mon trésor. Un rapide coup d’œil me permet de comprendre qu’il s’agit  du carnet militaire de mon arrière grand père et de son journal de guerre. Je les laisse de côté car ce qui retient avant tout  mon attention, c’est une  grande enveloppe blanche, sans adresse ni destinataire.  Je  la décachette et découvre  à l’intérieur, une enveloppe plus petite, ouverte et une lettre adressée à mon arrière grand-mère par son mari.

 

 

Le 30 mai 1917

 

 

Léonie chérie

 

 

J’ai confié cette dernière lettre à des mains amies en espérant  qu’elle t’arrive un jour afin que tu saches la vérité et parce que je  veux aujourd’hui témoigner de l’horreur de cette guerre.

 

Quand nous sommes arrivés ici, la plaine était magnifique. Aujourd’hui, les rives de l’Aisne ressemblent au pays de la mort. La terre est bouleversée, brûlée. Le paysage  n’est plus  que champ de ruines. Nous sommes dans les tranchées de première ligne. En plus des balles, des bombes, des barbelés, c’est la guerre des mines avec la perspective de sauter à tout moment. Nous sommes sales, nos frusques sont en lambeaux. Nous pataugeons dans la boue, une boue de glaise, épaisse, collante dont il est impossible de se débarrasser. Les tranchées s’écroulent sous les obus et mettent à jour des corps, des  ossements et des crânes, l’odeur est pestilentielle. Tout manque : l’eau, les latrines, la soupe. Nous sommes mal ravitaillés, la galetouse est bien vide ! Un seul repas de nuit et qui arrive froid à cause de la longueur des boyaux à parcourir. Nous n’avons même plus de sèches pour nous réconforter parfois  encore un peu de jus et une rasade de casse-pattes pour nous réchauffer.

Nous partons au combat l’épingle à chapeau au fusil. Il est difficile de se mouvoir, coiffés d’un casque en tôle d’acier lourd et incommode mais qui protège des ricochets et encombrés de tout l’attirail contre les gaz asphyxiants. Nous  avons participé  à des offensives à outrance qui ont toutes échoué sur des montagnes de cadavres. Ces incessants combats nous ont laissé exténués et désespérés. Les malheureux estropiés que le monde va  regarder d’un  air dédaigneux à leur retour, auront-ils  seulement droit  à la petite croix de guerre pour les dédommager d’un bras, d’une jambe  en moins ? Cette guerre nous apparaît à tous comme une infâme et inutile boucherie.

 

 

Le 16 avril, le général Nivelle a lancé une nouvelle attaque au Chemin des Dames. Ce fut un échec, un désastre ! Partout des morts ! Lorsque j’avançais les sentiments n’existaient plus,  la peur, l’amour, plus  rien n’avait de sens. Il importait juste d’aller de l’avant, de courir, de  tirer et partout les soldats  tombaient en hurlant de douleur. Les pentes d’accès boisées, étaient rudes .Perdu dans le brouillard, le fusil à l’épaule, j’errais, la sueur dégoulinant dans mon dos. Le  champ de bataille me donnait la nausée. Un vrai charnier s’étendait à mes pieds. J’ai descendu la butte en enjambant les corps désarticulés, une haine terrible s’emparant de moi.

 

 

Cet assaut a semé le trouble chez tous les poilus et forcé notre désillusion. Depuis, on ne supporte plus les sacrifices inutiles, les mensonges de l’état major. Tous les combattants désespèrent de l’existence, beaucoup ont déserté et personne ne veut plus marcher. Des tracts circulent  pour nous inciter à déposer les armes. La semaine dernière, le régiment entier n’a pas voulu sortir une nouvelle fois de la tranchée, nous avons refusé de continuer à attaquer mais pas de défendre. 

Alors, nos officiers ont été chargés de nous juger. J’ai été condamné  à passer en conseil de guerre exceptionnel, sans  aucun recours possible. La sentence est tombée : je vais être fusillé  pour l’exemple,  demain, avec six de mes camarades, pour refus d’obtempérer.  En nous exécutant,   nos supérieurs ont pour objectif d’aider les combattants à retrouver le goût de l’obéissance, je ne crois pas qu’ils y parviendront.

 

 

Comprendras-tu Léonie chérie que  je ne suis pas coupable mais victime d’une justice expéditive ? Je vais finir dans la fosse commune des morts honteux, oubliés  de l’histoire. Je ne mourrai pas au front mais les yeux bandés,  à l’aube, agenouillé devant le peloton d’exécution. Je regrette tant ma Léonie la douleur et la honte que ma triste fin va t’infliger.

C’est si difficile de savoir que je ne te reverrai plus et  que ma fille grandira sans moi. Concevoir cette enfant avant mon départ au combat était une si  douce et si jolie folie mais aujourd’hui, vous laisser seules toutes les deux me brise le cœur. Je vous demande pardon mes anges  de vous abandonner.

Promets-moi mon amour de taire à ma petite Jeanne les circonstances exactes de ma disparition.

Dis-lui que son père est tombé en héros sur le champ de bataille, parle-lui  de la bravoure et la vaillance des soldats et si un jour,  la mémoire des poilus fusillés pour l’exemple est réhabilitée, mais je n’y crois guère, alors seulement, et si tu le juges nécessaire,  montre-lui cette lettre.

Ne doutez jamais toutes les deux de mon honneur et de mon courage car la  France nous a trahi et  la France va nous  sacrifier.

Promets-moi aussi  ma douce Léonie,  lorsque le temps aura  lissé ta douleur, de ne pas renoncer  à être heureuse, de continuer à sourire à la vie,  ma mort  sera ainsi  moins cruelle. Je vous souhaite à toutes les deux, mes petites femmes, tout le bonheur que vous méritez et que je ne pourrai pas vous donner. Je vous embrasse, le cœur au bord des larmes. Vos merveilleux visages, gravés dans ma mémoire, seront mon dernier réconfort  avant la fin.

 

 

Eugène ton mari qui t’aime tant

 

 

Bouleversé, les yeux embués, les mains tremblantes,  j’ai terminé la lecture de cette lettre déchirante  en l’inondant de mes larmes. La suite de l’histoire, je la connais grâce à mes discussions avec grand-mère Jeanne :

Léonie ne s’est  jamais remariée, elle a donné tout son amour, toute sa force, toute sa gaieté, tous ses rires  à sa fille et lui a construit une belle enfance évoquant avec tendresse  un père disparu dignement. 

 

 

Les années ont passé, mon arrière grand mère n’a jamais transmis cette lettre à sa fille et je ne crois pas que je le ferai. À quoi bon administrer un tel choc à une vieille dame de 94 ans ! Jeanne, grâce à sa mère,  a vécu dans le souvenir d’un père  mort en brave, là est l’essentiel et la vérité ! Et puis, comme  le mari de Léonie le craignait, l’histoire n’a toujours pas tourné définitivement la page des fusillés pour l’exemple. Je me souviens, pour en avoir débattu avec mes élèves en cours d’histoire, que  80 ans après  l’armistice,  en 1998, le Président de la république a encore jugé inopportun l’invitation faite par son premier ministre à réintégrer dans la mémoire nationale ces soldats.

Et pourtant ! Ces poilus, simples ouvriers, agriculteurs ou instituteurs comme Eugène sont bel et bien  décédés,  victimes de l’arbitraire de la justice  militaire, boucs émissaires des erreurs du haut commandement  et de  la démission des politiques.  Ce drame,  malgré quelques rares réhabilitations,  hante toujours les lieux de mémoire comme Vingré où se trouve le seul monument  aux fusillés de France.

 

 

Et soudain, comme  une évidence, comme une promesse, comme un baume sur ma tristesse ! C’est là où j’irai, sans tarder,  pour me recueillir et  honorer avec fierté et émotion la mémoire de mon  arrière grand père.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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