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Cette fois je n'allais pas résister plus longtemps au désir d'en finir. Un curieux
dédoublement se produisit aussitôt. Je m'entendis couiner comme une bête, terrorisé par ma propre détermination. J'avais hâte de mettre mon plan à exécution. Je n'étais pas le premier dans la famille à choisir cette solution et elle m'apparaissait en quelque sorte naturelle : chez nous, quand on avait épuisé toutes les solutions, on se passait la corde au cou. D'une certaine façon ça facilite la tâche, on n'a pas à se demander quelle technique utiliser. Je grimpai les marches de l'échelle de meunier avec la corde à la main, comme si je montais planter un clou, armé d'un outil comme un autre. Résolu et calme dans les profondeurs de mon désir de mourir, je couinais pourtant toujours comme un petit pourceau. Je sentais mon visage inondé d'un gel salé. Une fois arrivé là-haut, je tirai nerveusement le gros coffre aux ferrures rouillées sous la poutre qui allait me prêter son inertie de vieille charpente, basculai le coffre pour le dresser sur un côté, afin d'aller fixer la corde en grimpant dessus. J'eus quelque peine à me hisser puis à me tenir en équilibre le temps de préparer mon gibet. Je me dandinai sur les pointes. La paille qui tapissait le sol du grenier le rendait glissant comme un carrelage savonneux, et ceci plus cela, le coffre retomba brutalement sur sa base et je m'effondrai sur lui, crevant le couvercle vermoulu.

Je m'étais bêtement cassé la gueule au lieu de me tordre le cou. Dans ces circonstances je me sentis assez bête de me trouver là, maintenant, à essayer de me sortir du piège qui s'était refermé : les planches du fond me coinçaient les chevilles. Une crise de larmes me submergea, que je laissai totalement me traverser. J'étais debout, raide, les mains sur le visage, comme un homme nu qui veut cacher son humiliation. Quand la crise fut passée je sortis méthodiquement du piège, calmement, un pied après l'autre. Je découvris alors que le coffre avait un double-fond, garni de vieux bouquins et de vieux papiers. Chassant de mon esprit mon suicide raté, je me plongeai aussitôt dans ce trésor poussiéreux. Tout avait pris une même teinte tabac, avec des auréoles de densité différentes.

C'est incroyable ce que les papiers pouvaient être épais jadis. Il y avait des documents de types administratifs, des bulletins de salaires de mon grand-père, agent de tri à la poste, des factures, des notifications d'avancement de carrière, tout cela épais comme du papier à gouacher. Il y avait des schémas faits à main-levée résumant les principes de la taille des poiriers en espaliers. Un vieux livre à la couverture en simili-serpent sur laquelle était gravé le titre « Mes conseils aux jeunes filles », par le docteur Lamiral. Un livre en très mauvais état, sur Paris à travers ses tribunaux, dont certaines pages s'évadaient, un agenda où je reconnus l'écriture de ma grand-mère, qui notait tout au crayon à papier, depuis la date de renouvellement d'une concession, jusqu'au prix du kilo de prunes. Il y avait des articles de journaux découpés et pliés, fixés avec des aiguilles aux coins de certaines pages. C'étaient des événements marquants, des publicités, des informations politiques, des conseils d'hygiène. Au milieu du mois de septembre, il y avait une enveloppe, une toute petite enveloppe avec le rabat dentelé, format carte de voeux, qui ne portait aucune inscription et qui était encore scellée. Sa minceur laissait supposer qu'elle contenait peu de chose, sans doute même rien, et qu'elle ne se fût refermée et collée que par l'action lente et conjointe du temps et de l'humidité. Simple marque-page de fortune. Après avoir suivi avec amusement le fil des jours suivants, émaillés par les listes de courses, les recettes de tricot prises à la volée, les morales du jour inscrites avec application au crayon plus gras (mémé mouillant régulièrement sa mine sur ses lèvres !), je refermai l'agenda qui se mit à bailler au milieu du mois de septembre. Cette fois j'ouvris précautionneusement l'enveloppe doublée de papier de soie. Dans cet écrin délicat dormaient 5 timbres, neufs, encore en bande, 5 Vermillon, le fameux 1F Vermillon ! l'un des premiers timbres émis par la Poste française, en parfait état, non oblitérés bien évidemment, une vraie fortune ! Sans être spécialiste j'estimai mon trésor à plus de 50 000 euros, au bas mot.

Je suis resté un long moment sans autre réaction que de me dire en boucle
« ça alors ! », ajoutant de temps en temps une petite note originale « mais c'est pas possible !  ».

Je me rendais compte tout de même que c'était comme si mémé me passait un message de l'au-delà : « Tu vois mon petit, il ne faut jamais se
décourager ».


- Mais grand-mère, c'est bien plus que ça ! Tu me redonnes plus que l'espoir, tu es en train de transformer ma vie de cauchemar en conte de fée !
Le choc était si fort que je sentais bien que mon comportement calme et froid était anormal, inquiétant. J'aurais dû sauter de joie, jubiler en bavant jusqu'aux oreilles, devenir à moitié ou complètement fou, délirer, danser au moins, bouger quoi, au minimum. Rien. Je me demandai soudain si en fait je ne m'étais pas bel et bien pendu et si je ne vivais pas là les derniers spasmes d'une vie mentale en train de s'éteindre dans un rêve. L'hypothèse était puissante et rien ne me permettait pour le moment de la négliger. Il me fallait une preuve de ma propre réalité matérielle. Je voyais, d'accord, mais tout ce que j'avais sous les yeux pouvait être pure reconstruction à partir de mes souvenirs. Par ailleurs je ne sentais pas grand chose : froid ? chaud ? des odeurs ? me pincer ? Non ce serait un test faussé, je pouvais tout à fait inventer là aussi mes sensations, à partir de mon expérience passée. Tout ce qui reposait sur mon propre corps était à écarter. Je m'étais trompé ! La vérification ne devait pas être centrée sur ma réalité, mais sur la réalité extérieure. Sans passer par mon corps. Mais comment démontrer l'existence de la réalité sans sujet ? Ça y est ! J'y étais, je savais comment sortir de ce paradoxe : le temps. Il me suffisait d'attendre. Si mon cerveau était en train d'étouffer lentement, tous mes circuits n'allaient pas tarder à s'éteindre définitivement, je serai alors fixé, privé du pouvoir d'en prendre conscience dans le cas où j'étais réellement en train de mourir à petit feu, mais fixé ! Tout cela était absurde mais je m'y tins et demeurai immobile, assis sur le coffre éventré, mes 5 Vermillon à la main. Combien de temps faut-il attendre pour être sûr d'être vivant ? Dans mon ignorance j'hésitais et le temps passait.

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