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Dans le grenier de cette vieille demeure délabrée où sa grand-mère habitait encore seule du haut de ses 86 ans bien tassés,  Maya aimait farfouiller dans la bibliothèque défraîchie qui trônait aussi dignement que sa propriétaire au milieu d’un chaos indescriptible d’objets plus vétustes les uns que les autres... une vieille machine à écrire Mignon en parfait état, une presse à linge, des réchauds en fonte, et un fouillis de bibelots poussiéreux et démodés ! Maya profitait souvent de la sieste de sa grand-mère pour monter là-haut et écouter l’histoire de tous ces objets, car ils savaient être très bavards si on savait les apprivoiser ! Il suffisait de bien les observer et de les écouter attentivement...

Mais pour l’heure, elle préférait renifler l’odeur surannée des vieux livres jaunis par la poussière et bigarrés de mouillures, éparpillés en vrac sur la bibliothèque. Cette odeur la ramena à ses 10 ans, lorsque son grand-père l’amenait sillonner tous les petits bouquinistes de la région, à la recherche du sacro-saint livre rare. Alors que Maya était perdue dans ses pensées, elle accrocha du regard un de ces livres qu’ils avaient trouvé à l’occasion d’un vide-grenier organisé par le village : un superbe manuscrit relié plein-veau, dans une édition originale numérotée, au magnifique frontispice et qu’ils avaient obtenu, grâce à l’ignorance de son propriétaire, pour rien du tout...

Le sang de Maya se glaça lorsque ses mains se posèrent dessus. Elle regrettait que son grand-père ne soit plus de ce monde, ils avaient partagé tous les deux tant de bonheur ensemble, tant de forces... Elle feuilletait les pages les unes après les autres, aussi délicatement que possible, pour ne pas les abîmer d’avantage. Ce livre avait une histoire, son histoire, celle de son enfance en Provence. Tout à coup, elle trouva une enveloppe très fine qui n’avait visiblement jamais été ouverte, avec l’inscription : « A ma petite fille, Maya ». Cette enveloppe lui était donc bien destinée... il n’y avait pas de doutes, elle était pour elle. Alors que les battements de son cœur se déchaînaient au fond d’elle, Maya jeta un rapide coup d’œil dans le grenier, comme pour être sûre que personne ne la regardait, et avec beaucoup d’émotion elle déchira l’enveloppe énergiquement et commença à lire la lettre qu’elle contenait :

« Ma petite Maya,

Les années passent sans que l’on s’en rende vraiment compte, il faut profiter de chacun de ces moments qui nous sont offerts et ne jamais regarder en arrière. Tu auras bien le temps de te retourner, lorsque comme moi, tu sentiras que le poids des années est en train de te faire basculer de l’autre côté ».

Maya avait les larmes aux yeux, et malgré ses mains tremblotantes, elle reprit la lecture :

«J’ai longtemps hésité avant de prendre la plume, tu sais, au risque de te décevoir. Mais c’est plus fort que moi, cette envie de laisser une trace, ce besoin d’être une dernière fois en communion avec toi. Je sais qu’un jour tu mettras la main sur cette lettre, tu es tellement perspicace ! Mais j’espère au fond de moi que ce soit le plus tard possible. Ca me perturbe  beaucoup d’ailleurs, alors que j’écris ces lignes, d’imaginer la tête que tu dois faire en lisant mon petit mot ».

Maya essuya ses larmes et esquissa un sourire. C’est bien toi, ça, papi !

«Je voulais juste te dire à quel point je t’aime, à quel point tu as illuminé ma vie, à quel point tu as fais de mes dernières années un havre de joie. Je n’ai jamais eu l’occasion de te le dire vraiment, alors j’avais besoin de te l’écrire, une dernière fois, avant de partir dans ce monde que nous nous amusions souvent à imaginer, tu te souviens ? Tu me disais que nous volerions dans le ciel au milieu des étoiles tout en veillant sur les personnes qui nous sont chères. Je m’apprête à prendre ce vol, Maya, je le sens, c’est la vie qui se dérobe sous mes pieds. En même temps, je dois l’avouer, je crève de peur, Maya, de vous perdre, toi et Mamie, dans l’immensité de ce ciel étoilé... Parfois la nuit je me réveille, et de crises d’angoisses en crises d’angoisses, je finis par ne plus vouloir dormir, parce que j’ai peur que la Mort ne vienne me chercher à tout instant. Je la sens là, si proche, comme un rapace survolant sa proie, prête à m’arracher à vous à tout moment. »

Maya s’assit un instant. Elle était bouleversée. Son grand-père lui avait tellement répété qu’avec la foi on ne pouvait avoir peur de la mort, que c’était un passage, une autre vie qui s’annonçait... Elle n’en croyait pas ses yeux. Il était si fort, si robuste du haut de ses 1,80 m, rien ne laissait paraître que sa foi en Dieu pouvait à ce point être remise en cause par des doutes.

« Je ne devrais pas te dire ça, Maya, mais le fil de ma vie s’effilochant de plus en plus vite à présent, je ressens une frayeur indescriptible : un mélange de culpabilité, d’horreur, de néant... Toi qui me comprenais si bien, tu ne dois plus rien y comprendre maintenant... pardonne moi, pardonne tous ces mots fébriles, tous ces mots que je ne devrais pas dire, je voulais juste m’assurer que tu veilleras bien sur ta grand-mère et que tu garderas mes doutes et mes frayeurs comme un secret au fond de toi... Grand-mère ne comprendrait pas, elle, c’est pour cela que je me confie à toi. Une fois ces lignes lues, promets moi de brûler cette lettre pour ne garder au fond de toi que l’image de ce grand-père que j’ai été et non pas l’image de cet homme qui va mourir et qui tremble de peur... Fais le pour moi ma Maya, fais le pour nous. Et pardon de te faire si mal, Maya, pardon...mais j’avais besoin d’expier cette peur que j’ai au fond de moi et la laisser là, sur terre, avant de m’envoler ».   

Tag(s) : #Textes des auteurs
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