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Le déménagement est dans deux jours, il ne reste plus que le grenier à vider. Marc est au bureau, les enfants à l'école, je serai tranquille pour un bon bout de temps.

En ouvrant la porte du grenier, l'odeur âcre de vieux papiers et de meubles usés me monte à la gorge. J'ai du mal à retenir un sursaut de dégoût. Mais je dois m'atteler à la tâche, la nouvelle maison qu'on vient d'acheter est tellement belle,  pas question d'y emporter toutes ces vieilleries. Retroussons nos manches et au travail, je veux avoir terminé avant qu'ils ne rentrent tous ce soir.

Agenouillée devant un grand coffre en gros bois vernis, une nostalgie s'empare soudain de moi. J'ouvre le coffre et là, des étoffes de soie, de lin, des dentelles, des vieilles chaussures, des photos jaunies par le temps. Le coffre de ma grand-mère. J'ai la gorge serrée, je l'aimais tellement grand-mère. En fouillant, je trouve quelques cahiers noircis au crayon . Curieuse, je les ouvre. Une enveloppe dedans, et sur l’enveloppe « A toi, ma petite fille ». Je la retourne dans tous les sens, me posant mille et une questions. Je suis sa seule petite fille, donc cette enveloppe est pour moi. Fébrilement, je l’ouvre et y trouve une longue lettre. Je m’assieds à même le sol, et commence à lire.

 

"A toi, ma petite fille,

Je sais qu'un jour, tu trouveras ce livre et cette lettre. C'est mon histoire ma chérie. L'histoire d'une grand-mère qui ne fut pas toujours grand-mère et qui a choisi de laisser ce témoignage. Pour toi.

C'est l'histoire d'une passion. Immense et intense. Toutes les questions et les doutes d'un amour fou, désespéré. Un amour tû au monde entier car marginal, immoral même pour certains.  Je te laisse ce livre, lis-le, tu comprendras. Cette histoire, il a fallu que j’en parle comme d’un souvenir joyeux, mettant nos fous rires en avant pour ne pas risquer de sombrer vers l’arrière. Pour survivre. Tout simplement.

Pour oublier les nuits blanches et ces chemins obscurs que la douleur nous fait suivre.

Du dîner entre amis aux soirées plus mondaines, il m’a fallu sortir des absences où mon cœur se plongeait. J’étais présente par le corps, absente par l’esprit. Songeant à lui. A tous ces moments que j’aurais tant aimé qu’il partage avec moi. Je me suis dissimulée derrière ma souffrance pendant de si longues années, pour à chaque fois revenir à autrefois. Cet autrefois où il me tendait sa main, et ses lèvres, et son corps. Autrefois où il m’aimait.

Car un jour, il a cessé de m'aimer...

J'ai alors réalisé que je vivais d’espoirs qui ne m’appartenaient plus.

Mon amour pour lui, aussi immense et inconditionnel qu’il soit, n’était que marginal, hors de la vie, hors du réel. Rien qu’un mirage. Une utopie.

Alors que pour moi, il était toute ma vie.

J’ai voulu devenir son amie, après avoir été son amour, car autrement je l’aurais perdu.

Et au fond de moi, je savais que loin de lui, la souffrance aurait été encore plus insoutenable. Je suis restée à l’affût des restes qu’il me laissait, tel un loup sauvage, en demande du minimum vital. Mon cœur saignait d’un sourire de lui, d’un simple mot, même anodin.

Mon amour était si vital qu’il se contentait des miettes qu’il acceptait de me donner.

J’ai puisé dans ma douleur la force d'écrire ce livre ma chérie, pour te laisser ces feuilles qui contiennent toute mon histoire. J'ai tout mis sur papier afin de trouver un équilibre. Et qui sait ? une délivrance ! La rage de guérir. La rage de guérir de lui. Et de cet amour vain qu’il ne cherchait même plus à alimenter. Je n’avais plus rien à nier. Plus aucun bouclier derrière lequel me protéger. Les échappatoires n’existaient plus. Alors, j'ai écrit.

Le seul honneur qui me restait était de penser moins fort.

De penser en silence.

Je n’avais qu’à poser un doigt sur mes blessures et combattre ainsi le désespoir qui m’avait envahi depuis déjà si longtemps, afin de pouvoir l'écrire.

Personne, jamais, ne pourra parler pour moi. Juste toi ma chérie. Car toi, aujourd’hui, tu sais ma douleur. Après avoir lu ces cahiers, tu sauras mon amour et mes larmes. Personne ne saura expliquer ce qu’il y avait au fond de mon âme, dans ces instants douloureux, quand il ne reste plus que le souvenir inerte et silencieux de la perte de soi.

Aujourd’hui, ma chérie, je te fais don de ce livre. Du livre de l’histoire de cet amour fou dont personne n'a jamais deviné l'existence. C’est mon héritage, la seule richesse que j’ai possédé dans ma vie. Garde-le, aujourd’hui c’est le tien.

Ta Grand-mère qui t’aime »

 

Grand-mère. Ce cri d’amour, ce hurlement de désespoir, c’est toi ? c’est bien toi ?

Je ne t’ai connu que ridée et vêtue de noir. Le noir du deuil de ton époux, mon grand-père. Je n’ai connu que tes lendemains sans jamais imaginer tes hiers. Comment te savoir à 20 ans, jeune et jolie, virevoltant dans les champs tenant une fleur fraîchement cueillie d’une main et maintenant ton grand chapeau de paille de l’autre. Comment te savoir devant un miroir, grand-mère, coloriant tes lèvres et noircissant ton regard ?

Comment savoir grand-mère que toi aussi, tu fus insouciante et gaie, et coquine, et taquine ? Comment savoir grand-mère que tes yeux aussi ont brillé pour un homme un jour, que ton cœur s’est essouflé de désir et de volupté ? Qui était-il grand-mère ? tu ne m’en as jamais parlé. Etait-ce avant grand-père ? après ? pendant peut-être ?

Toutes ces questions grand-mère que je te pose aujourd’hui trouvent-elles réponses dans les pages que tu m’as laissées ? ou les trouverais-je dans l’étoile qui brille là-haut et à laquelle je m’adresse lorsque le besoin de te parler est trop fort ?...

Tag(s) : #Textes des auteurs
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