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Je décidai de passer de l’autre côté du miroir. A cet instant précis, j’avais pleinement conscience de ce que je m’apprêtais à faire mais ma décision était prise. Je la savais grave et lourde de conséquences mais cette étape de ma vie était devenue, à ce jour, une évidence. Croyez-moi, j’avais eu le temps d’y réfléchir longuement durant toutes ces années de souffrance mais aujourd’hui, je ne voyais pas d’autre échappatoire. Après avoir fait volé en éclats mon mariage, ma santé mentale avait dangereusement été en jeu et aujourd’hui, je ne cherchais plus qu’à sauver ma peau.

Sauter le pas avait été la plus difficile des décisions à prendre mais je savais qu’elle serait mon seul et unique salut. Faire marche arrière ne faisait plus partie des éventualités. Repousser jour après jour l’inévitable ne m’avait permis de sauver personne, ni elles ni moi. Il était donc grand temps de tourner le dos au passé.

 

J’avais eu à porter ce fardeau durant cinq terribles années. Je l’avais rudement et chèrement payé. Aujourd’hui, je ne voulais plus de cette vie qui ne ressemblait désormais à rien. J’ai grand peine à le dire mais mes enfants avaient été, ces dernières années, mon talon d’Achille. Agées de 17 et 22 ans, mes filles avaient été, toute ma vie, la prunelle de mes yeux. Je les avais eues toutes deux tardivement alors que je ne m’y attendais plus. Après un long célibat, je m’étais fait une raison et avais dû faire une croix sur mon désir d’être mère. Lorsque j’ai rencontré Jacques, son vœu le plus cher était de fonder une famille. C’est ainsi que nous nous sommes accordés sur ce désir commun. Et je peux dire que nous avons eu le bonheur de donner la vie à deux adorables petites filles. J’étais comblée, mon mari aussi.

 

La vie a suivi son cours sans l’ombre d’un nuage jusqu’à ce que je perçoive des changements apparemment mineurs mais assez troublants pour que je commence à me poser des questions auxquelles je n’aurais jamais imaginé penser. Après 15 années de mariage, Jacques, mon mari avait toujours la même attention à mon égard mais l’amour des premiers temps s’était, au fil de l’eau, mué en une tendresse qui me semblait inévitable. Malgré la souffrance que cette distance me causait, je me résignais à être reconnaissante. Je me devais de savourer la joie que m’offrait ce foyer uni. J’avais deux belles et grandes filles, je ne pouvais que m’en satisfaire. Ma vie était faite. Elle devait se poursuivre au travers de mes filles. Pourtant, je devais, les jours croissants, être rongée de plus en plus cruellement par le doute. Je ne sais si c’est l’attitude équivoque de Jacques ou bien l’éloignement qu’avaient commencé à établir mes filles à mon égard qui me mirent la puce à l’oreille et bien davantage encore mais il est certain que je ne les regardais plus du même œil. Difficile de mettre des mots sur l’indicible mais je ne pouvais pas ignorer le comportement fuyant de mes filles. Ces regards pleins de reproches me hantaient jour et nuit. Impossible de leur parler, elles se dérobaient à toutes mes questions. Que craignaient-elles ? De quoi avaient-elles peur ? De qui ? Je n’osais appréhender le pire. Et pourtant …

 

Un jour, prise de crampes d’estomac à ne plus pouvoir me tenir debout, j’étais rentrée à la maison plus tôt que d’habitude. Des semaines que je me tordais de douleur, des mois que je me rongeais les sangs, envisageant toutes les horreurs du monde. Nul rapprochement, nulle discussion avec mon mari ou bien encore mes filles n’avait pu apaiser mes craintes. Mais ce jour-là, le rideau s’est levé de la plus perverse des façons. Dans l’embrasure de la porte de la chambre à coucher, c’est là que l’impensable a pris forme : Jacques, mon mari avait les mains posées sur le corps dénudé de ma cadette. Je n’en croyais pas mes yeux. J’avais envie de vomir. J’avais envie de mourir. Tout sauf ça ! Tout sauf cette monstruosité ! Je ne pouvais contenir ma fureur plus longtemps. D’un cri, d’un bond, j’ai sauté sur mon mari le criblant de coups, lacérant son visage que j’affrontais enfin. D’une main ferme, j’ai empoigné ma fille, la rhabillant promptement, l’éloignant le plus loin possible de cette créature que je ne reconnaissais plus et qui me faisait horreur. Ma petite Sophie éclata en sanglots.

Je voulais la prendre dans mes bras, la réconforter, lui dire combien je me sentais meurtrie dans ma chair, lui dire que j’aurais tout donné pour qu’elle ne vive pas ces atrocités mais le pas que je fis vers elle fut coupé net dans mon élan. Sophie me repoussa violemment, me fusillant du regard et prit la poudre d’escampette comme si elle avait vu le diable. Eberluée, je restai plantée sur place, bête comme chou à ne pas savoir que faire. J’étais là, les yeux révulsés par ce crime, la tête lourde de culpabilité. Je n’arrivais plus à rien. Je ne pouvais ni avancer, ni réfléchir, ni hurler jusqu’à la mort, ni pleurer. Je ressentais comme un grand vide intérieur, froid et meurtrier. J’étais morte. Je savais que je les avais perdues. Je savais que j’avais fait voler en éclats ma famille de n’avoir rien vu, de n’avoir rien su, de n’avoir rien pu faire.

C’en était fini de notre cocon familial. C’en était fini de nous. C’en était fini de moi. Ce rêve que je croyais réalité était bel et bien enterré. Je pouvais me laisser happer. Plus rien ne me retenait. Plus rien ne pouvait m’arriver. Le bonheur m’avait échappé. Je n’avais pas su le préserver. Je savais au fond de moi que je ne le reverrais plus jamais.

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