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Narrateur :

 

Elle lisait dans ses yeux l'aveu d'un amour qu'il n'exprimerait jamais. Personne ne lui avait appris à exprimer quoi que ce soit, encore moins de l'amour. Il était ainsi. Elle le savait. Depuis qu'elle le connaissait, les rares renseignements qu'elle avait réussi à savoir sur lui, c'était qu'il avait une mère tyrannique et omniprésente. Protégeant un fils de 35 ans comme s'il était encore son gamin de 10. Il n'avait jamais connu son père. Il n'avait jamais connu personne, à part Christine, cette mère qu'il haïssait et qu'il craignait à la fois. Il avait grandi seul et solitaire, entre les murs d'un appartement trop grand, trop sombre. Un appartement qui était devenu une prison, au fur et à mesure qu'il mûrissait et que sa conscience lui devenait propre, et non plus simplement dictée par l'écho de ce que Christine voulait qu'il soit. Il s'était réfugié dans l'écriture, ce monde où il pouvait régner en maître sur les mots. Il se sentait ainsi maître de quelque chose, de sa pensée à défaut de sa vie.

 

Elle :

 

Je la croisais parfais, grasse, sale, avec dans les yeux ce quelque chose d'inhumain qui me faisais pleurer pour lui. Les rares fois où il était autorisé à sortir, c'est lorsque son arthrose l'empêchait de bouger. Alors, elle lui donnait quelques sous pour aller chez l'épicier et, montre en main, elle l'attendait de pied ferme.

C'est dans cette épicerie que je l'ai connue. J'y travaillais et je m'étais attaché à cette ombre floue, à cette démarche fantomatique, à ce regard éperdu. Il ressemblait à un enfant égaré dans un monde qu'il ne connaissait pas. Au fil du temps, il commença à parler. Par brides. Par syllabes. Il prenait confiance en lui. Il gagnait confiance en moi. Je sentais que je devenais importante pour lui. A la manière qu'il avait de me regarder, de me sourire, de se laisser aller. Peu à peu, dans toutes les phrases qu'il m'avait dites, dans tous les mots qu'il avait laissé s'échapper, le puzzle prenait forme. Je commençais à identifier une séquestration légalement acceptable puisqu'elle était sa mère et que, contrairement à d'autres qui abandonnaient leurs enfants, elle au moins, elle s'en occupait. Et elle s'en occupait d'autant plus qu'elle l'avait coupé du monde des vivants.

Ces derniers temps, il venait davantage au magasin. Elle avait de plus en plus de difficultés à se mouvoir, me disait-il. Alors c'était lui qui faisait les courses, toujours montre en main.

Chaque jour qui passait, je sentais qu'un changement s'opérait en lui. De résigné, il semblait soudain révolté. Son visage se crispait davantage, son regard prenait de l'assurance. Il semblait réaliser que ce qu'il avait vécu jusqu'alors n'était pas la vie. Il comprenait qu'il avait été le jouet de sa mère. Sa chose. Malayable et soumis.

Comment aurait-il pu savoir que dehors, la vie c'était autre chose ?

Comment aurait-il pu deviner le monde ?

Il ne connaissait ni la radio ni la télévision. Son seul lien avec l'extérieur était quelques livres qu'elle avait daigné lui donner lorsqu'enfant, elle lui faisait l'école.

Je m'étais attachée à lui. Je commençais à lire en lui à travers un clignement de cils, à travers une moue un rien différente de la veille, à travers un geste à peine perceptible.

Et un jour, je ne le vis plus.

Je savais au fond de moi que quelque chose s'était passée. Quelque chose de grave, d'important.

Police. Samu. La rue était barricadée. Des gendarmes en uniformes coupaient le passage aux voitures et aux badauds. Des armes se pointaient vers la petite maison de briques rouges d'où, soudain, cachée derrière la fenêtre de l'épicerie, je le vis sortir, menotté, entre deux gendarmes.

Je compris immédiatement.

Il était enfin libre.

Libre de vivre. Libre d'aimer.

Je souris en pensant à ce qu'il devait ressentir au fond de lui.

Quelques jours plus tard, en première page des journaux, on pouvait lire : "Le juge d'instruction demande le non-lieu pour ce jeune homme de 35 ans, séquestré depuis sa naissance par sa mère, une femme de 67 ans, présentant des séquelles psychologiques dues à un traumatisme vécu durant son enfance. Le jeune homme, d'une main assurée, sans manifester plus d'émotions qu'aux funérailles d'une quelconque tante, lui aurait broyé le cou.

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