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C’était un samedi 17 mars, jour de saint Patrick. Rosie avait réussi à me traîner à l’une de ces soirées Celtiques, dont elle raffolait tant. Je ne saurais dire pourquoi je l’ai suivie. Tout ce dont je me rappelle, c’est que j’avais le moral au plus bas et que je n’avais aucune envie de m’amuser. Je venais de rompre avec mon petit ami du moment. Ne me demandez pas son nom…je suis incapable de m’en souvenir. A l’époque, je croyais l’aimer vraiment et je passais mon temps à pleurer. Je crois bien que cette très chère Rosie avait pitié de moi et ne supportait plus mes humeurs maussades. Elle avait décidé de prendre les choses en main, de faire fuir mes idées noires. Selon elle, danser au rythme endiablé du violon et de l’accordéon était la meilleure des thérapies.

La soirée se déroulait dans la salle des fêtes de la ville voisine. Un groupe de musique celtique visiblement très réputé avait été programmé et une foule compacte s’était déjà agglutinée dans le hall. Fort heureusement, Rosie connaissait très bien le garçon qui s’occupait des entrées. Celui-ci nous fit passer sous les huées de quelques mécontents condamnés à attendre que leur tour vienne. J’avançais dans la salle qui avait été décorée pour l’occasion de trèfles de papier vert et de guirlandes multicolores. A côté de moi se dressait une scène prête à accueillir les musiciens qui devaient, selon les affiches collées aux murs, mettre le feu au plancher et nous faire danser jusqu’au petit matin… Rosie me pris le bras pour me mener au fond de la salle où se trouvait une buvette improvisée. Là, elle aperçut un de ses amis et elle me planta sans remords devant le comptoir pour aller le rejoindre. Je me retrouvais seule parmi ces gens qui m’étaient totalement inconnus, mais qui semblaient tous très bien se connaître. J’avoue que je me sentais mal à l’aise, perdue. Au fur et à mesure que la foule grandissait autour de moi, je sentais la solitude se poser sur mes épaules…

C’est à ce moment que je vis Thomas. A vrai dire, je le connaissais très peu. Nous allions au même cours de rattrapage en anglais. Plutôt beau garçon, il ne parlait pas beaucoup. Il affichait toujours un air hautain qui le rendait antipathique auprès du reste du groupe. Il n’avait pas de contact avec les autres étudiants et ne semblait pas chercher à se lier. Je crois bien qu’il nous trouvait puérils et sans intérêt. La plupart du temps son regard se faisait lointain et témoignait de son envie d’être ailleurs, sans doute en meilleure compagnie… Les autres étudiants prenaient cette attitude pour une insulte supplémentaire et le tenait à l’écart de leurs conversations.

Par conséquent, il restait toujours en marge du groupe. La plupart du temps je ne prêtais pas attention à lui. 

Pourtant ce soir là, je me sentais si seule, si désemparée, si vulnérable, que j’oubliais les différents qui nous séparaient. Mon désarroi fut plus fort que mon ego, je m’approchais…

Il était seul comme à son habitude. Perdu dans ses pensées, il triturait de ses doigts souples, un pauvre bout de papier oublié sur le comptoir.

J’étais à quelques pas de lui, quand je pris conscience de l’absurdité  de ma démarche : je ne savais même pas s’il allait me reconnaître…J’allais faire demi tour quand ses yeux se posèrent sur moi. L’effet fut immédiat, son visage se ferma et ses doigts se crispèrent sur le papier. Vu son accueil peu chaleureux, je fus surprise de le voir me saluer d’un hochement de tête. Il  ne donna pourtant pas suite à cette approche : il se leva et traversa la salle pour rejoindre les musiciens. Quand sa main s’empara d’un étui à violon, je compris qu’il n’était pas là en tant que simple spectateur…

Tandis que les musiciens se mettaient en place, j’avançais au devant de la scène afin de mieux profiter de la musique, mais aussi je dois l’avouer, pour observer Thomas qui m’intriguait beaucoup.

Thomas sortit son violon avec une précaution et une délicatesse que je ne soupçonnais pas. A son contact, ces traits se détendirent et un sourire de complicité s’esquissa sur ces lèvres.

Les premières notes s’élevèrent, laissant la magie de la musique se répandre sur scène et dans la salle. Le corps de Thomas semblait vibrer au rythme de la mélodie joyeuse, entamée par l’accordéoniste. Son bras virevoltait allégrement, faisant danser l’archer sur les cordes de l’instrument, cherchant des notes improbables, vivaces et enchanteresses.

Soudain une fièvre libératrice s’empara de sa main et son violon déversa un feu d’artifice de notes colorées et étincelantes, enflammant la foule, les guidant dans une danse instinctive et salvatrice … Thomas se laissait porter par la musique. Ses yeux s’étaient illuminés devant le ballet improvisé des danseurs se déhanchant au gré du rythme rapide et enivrant. Il semblait plus que jamais être ailleurs et je découvrais avec étonnement la destination à laquelle il aspirait à chaque instant. En quelques secondes, j’en apprenais sur lui bien plus sur lui qu’en une année de cours hebdomadaires.

Tout simplement, cette scène était sa vie, son violon son plus fidèle ami…

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