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Eux

 

Dès le matin, elle promène son regard perdu sur nous.

Sa démarche lente et posée erre tristement parmi les pièces de la maison familiale.

Elle n'est pas comme nous.

Sa différence est perturbante, angoissante.

Sa présente est lourde à assumer, à gérer.

Pas un mot ne sort de sa bouche, juste des gémissements. Comme des plaintes qu'elle voudrait formuler mais dont son esprit ne cerne pas les contours.

Elle ne peut rester sans surveillance et il faudrait peut-être penser à engager une dame de compagnie pour veiller sur elle ?

Son mari l'aime tellement qu'il ne réalise même pas à quel point la folie l'a atteint.

Vingt-quatre sur vingt-quatre, elle est, la plume à la main et la cigarette aux lèvres, perdue dans un ailleurs inaccessible à tous.

Cela devient invivable. On ne s'approche plus d'elle tant son mépris nous offusque.

On la laisse errer parmi les fleurs du jardin, son crayon dans une main et son cahier dans l'autre.

Elle est mauvaise. Quel esprit habite donc en elle qui la rend si froide, si asociale ?

Elle fait peur à fouiner au plus profond de nos âmes avec ses petits yeux surnois. Oh, elle ne vivra pas longtemps. Déjà, elle ressemble plus à une morte qu'à une vivante, nous culpabilisant sans pourtant rien dire de sa folie. Elle nous en veut, c'est sûr. Mais que faire face à ce déon qui vit en elle ?

 

...

 

Il n'y a plus rien à faire. C'est normal que cette "chose" l'ai tué. Et bien, au moins, elle nous aura laissé de quoi vivre. Peut-être qu'en vendant toutes ces pages qu'elle n'arrêtait pas d'écrire, on en retirera quelques sous. Sa folie la fera peut-être entrer dans l'Histoire ?

 

Elle

 

Je les ais eus. Jusqu'au bout. Ils étaient tous là, m'observant, épiant chacun de mes gestes, chacun de mes mots. Ils se croyaient plus forts que moi alors qu'ils étaient là, misérables créatures au service de mon oeuvre. Ils m'ont condamnée sans que je ressente même l'envie de lutter. J'ai accepté leur diagnostic: la folie.

C'était le seul moyen pour qu'ils ne s'immiscent plus dans mon monde. Qu'ils me laissent la liberté d'être moi. Avec les mots qui vagabondaient dans ma tête et qui n'aspiraient qu'à être écris.

Folle, j'avais le pouvoir de m'échapper d'eux, de les mépriser, de les ignorer, de les haïr. Et lorsque j'ai décidé de quitter ce monde, ils n'y ont vu que l'aboutissement d'une maladie dont ils faisaient semblant de lamenter l'existence. Cet acte-là n'était en fait que l'ultime liberté que je m'étais octroyée, que je leur imposais.

Ils sont restés alors eux-mêmes prisonniers de leurs certitudes erronées. Ils m'ont jugée folle parce que je m'étais cloîtrée dans le silence d'un monde que je leur refusais.

J'ai écris l'oeuvre de toute une vie sous l'étiquette de la folie.

Peut-être un jour, quelqu'un comprendra-t-il mes raisons et ne se fiera pas aveuglément à ce que mes biographes écriront sur moi plus tard...

 

Moi

 

Virginia. Son seul prénom évoquait en moi la liberté. Prisonnière des mots et libre dans sa tête. Emprisonnée dans son univers d'émotion et de folie qu'elle métamorphosait en mots. Prisonnière et libre tout à la fois, elle semblait ne pas être de ce monde. Elle semblait d'ailleurs. Un ailleurs rien qu'à elle et à ses mots.

Elle errait dans ce monde, telle une somnambule égarée dans un univers qu'elle s'était construit, et où personne n'avait accès.

Elle fut pour moi l'étincelle qui ouvrit les portes de mon émotion. Elle dégageait une telle force alors qu'on la disait fragile, un tel rayonnement alors qu'on la disait terne.

Elle était moi. A une autre époque. Dans d'autres circonstances. Mais je me suis reconnue en elle. Dans toute son authenticité. Dans toute la vitalité qu'elle cachait en elle, peut-être par crainte que les autres ne la lui dérobent. Je l'ai aimée dès le premier instant. Je l'ai aimée jusqu'à la fin.

Les démons qui étaient en elle n'ont jamais été vaincus. Alors elle les a écris. Noir sur blanc. Des feuilles et des feuilles jaunies par le temps, remplies d'elle, remplies de moi, remplies de tous ces êtres qui se cherchent et qui avancent dans la vie sans bien savoir où ils vont.

J'étais pareille à elle, j'avais besoin d'elle. Après sa mort, je me retrouve juste moi-même, avec tous les mots qu'elle m'a laissés et que je balance sur des feuilles blanches, qui un jour, elles aussi, seront jaunies par la vie qui passe. J'ai tellement de temps à rattraper. Moi aussi, j'en ai écris des phrases et des chapitres et des livres...

Depuis toujours, le souvenir que j'ai de moi est l'image de cette petite fille, de cette adolescente, puis de cette femme avec un crayon et une feuille de papier, prenant des notes, ci et là. Des tas de feuilles oubliées dans un tiroir, que je relis parfois comme pour dépoussiérer ma mémoire. Aujourd'hui, grâce à elle, je continue à écrire.

J'écris encore et encore. J'écris à chaque moment de mon existence, de mon errance, de mon voyage. Ce voyage qui, un jour, me conduira auprès d'elle...

 

Dédié à Virgina Wolf

Tag(s) : #Textes des auteurs
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