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Pfff, une étrangère. Une femme seule et avec une fille par dessus le marché. La petite est pas mal délurée à ce qu'il paraît. J'ai mis en garde ma petite-fille : "Ne joue pas avec elle."

On ne les voit jamais à la messe, même pas au temple.

D'où peut-elle bien venir ? Elle ne parle qu'aux commerçants pour demander son pain, acheter fruits et légumes. Ils l'appellent "La Parisienne" Ah ! pas de chez nous, ici les accents pointus ça se renifle de loin.

Et quelle tenue ! Je vous le demande, tirée à quatre épingles à toute heure de la journée. Est-ce que je t'en mets moi des talons pour aller aux commissions? A l'école la petite, c'est socquettes blanches, souliers vernis et pas de tablier.

Pourtant là où elle habite, je n'y mettrais pas mon chat. Une maison délabrée, à l'écart du village, un mazet au milieu des vignes, tout juste bon à loger les vendangeurs étrangers. Et si le Vidourle vient, si la chaussée crève, tout sera emporté.

Elle doit faire la vie. Ces cheveux décolorés, ce visage fardé, ces sourcils épilés, ces bas fins me disent rien qui vaille.

Oh ! je vais dire à ma fille de tenir son homme.

Tiens, voilà qu'elle arrive avec son air arrogant, pas de quoi être fière. Je rentre vite, je ne voudrais pas qu'on me voie avec elle. C'est que les mauvaises langues vont bon train dans le village avec toutes ces grenouilles de bénitier.

 

***

 

Comme on est bien dans ce village. On ne vous pose pas de questions, à peine si on vous regarde. Je sais bien que derrière mon dos il s'en dit des choses.

Tenez cette grand-mère qui disparaît dès que je passe dans sa rue, eh bien il y en a des idées qui galopent sous son chignon. Je les vois bien ses yeux inquisiteurs derrière ses double - foyers. Là, je la devine colée derrière les rideaux.

La vie est si monotone ici, qu'une étrangère ne peut qu'intriguer et activer l'imagination. Quel plaisir d'inventer des histoires abracadabrantes.

Ce qui m'attriste, c'est le sort réservé à ma petite fille. A l'école on l'a laisse à l'écart, même dans la classe elle est installée seule sur un banc, tout au fond. Alors elle se prend à rêver, parfois elle s'endort et la maîtresse se fâche.

Heureusement nous avons trouvé cette maison au milieu des vignes. Par l'entremise de Monsieur le curé, mais chut… Là on s'en donne à cœur joie, on va même se baigner dans la rivière toute proche. Le soir, quand le crépuscule brouille les regards.

Personne ne s'approche, les étrangers sont des pestiférés.

Je crois que j'ai trouvé l'endroit idéal pour écrire.

Tag(s) : #Textes des auteurs
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