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Anne rentrait chez elle après une semaine passée à Lyon. Etudiante en lettres à l’université Jean Moulin, elle ne regagnait sa chère ville de Montélimar que tous les quinze jours. Chaque fois, elle s’en faisait une fête. Pourtant, le week-end passait vite et elle se retrouvait, toujours trop rapidement à son goût, dans le train du retour.

Pour l’heure, elle était d’humeur joyeuse. La météo annonçait un temps radieux et elle devait revoir quelques-uns de ses amis montiliens. Elle songeait à la soirée qu’elle passerait en leur compagnie, quand une voix grave et profonde s’adressa à elle :

- Puis-je m’asseoir près de vous, Mademoiselle ?

Un instant interdite, elle sortit de sa torpeur pour murmurer :

- Bien sûr.

Ce faisant, elle croisa le regard de l’inconnu. De couleur gris acier, ses yeux exerçaient une attraction quasi magnétique. Anne se noya un instant dans ce lac de métal fondu avant de se reprendre. Elle extirpa un livre de son sac à main et fit mine de se plonger dans sa lecture. Pendant ce temps, l’homme s’installa à ses côtés.

Leurs coudes se touchaient presque et Anne, par trop consciente de la proximité de l’individu, relisait la même ligne pour la troisième fois, sans parvenir à se concentrer.

Sans qu’elle comprenne exactement pourquoi, elle était irrémédiablement attirée par cet homme. Leurs phéromones devaient en être la cause. N’avait-elle pas entendu récemment, dans une émission télévisée, que ces hormones pouvaient induire certaines réactions émotionnelles comme l’attraction ou la répulsion entre deux personnes ? Elle devait se reprendre, ignorer ces fourmillements qui lui parcouraient tout le corps. Elle respira profondément et focalisa son attention sur son roman.

Malgré elle, elle regardait souvent son voisin, à la dérobée, et tentait d’imaginer quelle était sa vie. « Il doit avoir trente ou trente-cinq ans et sa tenue est soignée. Il doit donc être marié. D’ailleurs, les beaux  mecs sont rarement libres. Pourquoi j’en trouve pas un comme ça, moi ? Tous les étudiants que je croise sont moches ou inintéressants. Parfois même les deux. Je devrais lui parler… » Mais elle n’en eut pas le courage et continua de spéculer sur ce qu’il pouvait faire. « Représentant ? Non. Il ne voyagerait pas en train. D’ailleurs, il n’a presque pas de bagages. Tiens ! Il a un cartable. Peut-être un prof ? Oui. Je le vois bien enseignant de mathématiques ou de physique. »  Comme pour lui donner raison, l’homme sortit de sa sacoche la revue « Science et vie » qu’il se mit à parcourir.

Quelques mois plus tôt, Michel Renard, l’homme du train, se trouvait quartier Saint-Jean à Lyon et buvait une bière dans un pub de la place du Change. C’est alors que Sandra, accompagnée de deux amies, était entrée. Les étudiantes s’étaient installées à une table et, tout en sirotant leur boisson, discutaient de leurs cours.  Le regard de Sandra allait de ses compagnes à l’homme qui buvait, solitaire. Ce qui devait arriver, arriva. Leurs yeux se croisèrent. Et lorsque ses amies manifestèrent le désir de s’en aller, Sandra trouva un prétexte pour s’attarder un moment. Elles ne devaient plus revoir leur camarade vivante.

Sandra fut découverte morte, le soir même, par sa colocataire. Son agresseur l’avait tuée après l’avoir violée. Apparemment, il n’avait rien dérobé dans le modeste appartement et n’avait pas croisé âme qui vive en s’enfuyant.

Le lendemain du meurtre, lorsque la police vint interroger les camarades de fac de Sandra, elles relatèrent leur passage au Flemming’s. L’inspecteur voulut en savoir plus :

- Avez-vous remarqué quelqu’un de bizarre ?

- Non. Il y avait bien un client, dans un coin. Mais il avait l’air inoffensif, répondit l’une d’elle.

- Oui mais je crois que c’est pour lui parler que Sandra est restée. N’as-tu pas repéré les œillades qu’elle lui lançait ? interrogea l’autre.

L’inspecteur ne lui laissa pas le temps de répondre. Il les invita à se rendre au commissariat pour dresser un portrait robot. Malheureusement, un mois plus tard, en dépit du témoignage des amies de la victime, l’enquête n’avait pas avancé d’un iota.

Le meurtrier courait toujours. Malgré les prélèvements d’ADN, la police n’avait toujours pas la moindre idée de l’identité du coupable. Il s’agissait probablement d’une personne qui n’avait pas encore eu affaire à la justice. Et il faudrait probablement attendre qu’elle sévisse de nouveau pour avoir une chance de l’appréhender…

Le train arrivait en gare de Montélimar. Anne se leva, extirpa sa valise du casier à bagages et mit son sac à main en bandoulière. Puis, elle passa devant son séduisant compagnon de voyage qu’elle quitta sur un simple « bonsoir ». Plus tard, elle repenserait à la chanson de Georges Brassens, « Les passantes », et se dirait qu’elle avait peut-être laissé passer la chance de sa vie.

L’homme descendit juste après la jeune passagère. Celle-ci, perdue dans ses pensées, n’y prit pas garde. Il l’avait discrètement observée et avait repéré en elle la victime parfaite. Bien que timide, elle semblait s’intéresser à sa personne. Il n’aurait aucune difficulté à l’entraîner dans un café pour boire un verre. Ensuite, il lui proposerait de l’accompagner à l’hôtel. Elle ne lui résisterait pas plus que les autres. Il en était certain.

Quelques mois plut tôt, de retour de déplacement – ingénieur en informatique, Michel Renard voyageait sans cesse pour installer des logiciels chez de nouveaux clients – il avait trouvé la maison vide et, pour toute explication, quelques phrases laconiques jetées sur un bout de papier. Sa femme venait de le quitter pour un autre homme. Il n’y avait d’abord pas cru, mais avait dû se rendre à l’évidence. Elle était partie. Et maintenant elle parlait avec lui, riait avec lui, couchait avec lui... Cette dernière pensée le rendait fou.

Il avait rencontré Joëlle, deux ans plus tôt, au mariage d’un de ses amis. Et elle l’avait ensorcelée. D’apparence fragile et pusillanime, elle semblait comme perdue au milieu de la foule des invités. Il avait aussitôt ressenti le besoin de la protéger. Très vite, ils s’étaient mariés. Ils étaient heureux, du moins le croyait-il, jusqu’à ce jour de septembre où sa vie avait basculé.

C’est pour échapper aux idées noires qui ne manquaient pas de l’assaillir que Michel avait commencé à fréquenter les bars. Là, il avait constaté que son charme opérait sur nombre de jeunes midinettes.

La première fois, il n’avait rien prémédité. Il s’était dit qu’il pourrait oublier sa femme dans les bras de cette gamine. Mais elle avait voulu faire machine arrière. Alors, il était devenu fou de rage et l’avait frappée. Puis, il l’avait violée avant de l’étrangler et de l’abandonner dans cette chambre d’un hôtel de seconde zone. A ce moment-là, il avait éprouvé un sentiment de toute puissance. Il se sentait vengé. Ce bien-être ne devait malheureusement pas durer très longtemps.

Michel Renard avait rencontrée sa deuxième victime dans un pub lyonnais. Cette fois, il s’était montré plus prudent. Il s’était rendu chez elle et avait pris bien soin de ne laisser aucune trace. Anne serait la troisième…

Soudain, à sa grande déconvenue, il vit la jeune fille se précipiter vers un couple de quinquagénaires. Après s’être embrassés, ils se dirigèrent ensemble vers une automobile stationnée sur le parking de la gare. Dépité, il fit demi-tour...

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