Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

 Dans le réfectoire de la maison de retraite" Los palmitos" de Los Angeles, Miss Malrow se concentrait sur son petit-déjeuner. Elle avait l’habitude de l’avaler rapidement, pour profiter de la fraîcheur du matin et se rendre d’un pas alerte chez une copine, Miss Butcher, qui habitait un immeuble proche de la maison de retraite. Aujourd’hui, elle ne dérogea pas à la règle. Pour Edith, Miss Valerian Butcher était sa gazette quotidienne. Elle était au courant de tout et ne se privait pas de lui en faire part.

 

Quand Edith arriva près de l’entrée de l'édifice, elle fut surprise : le quartier était envahi par des voitures de police et une dizaine d’agents en uniforme essayait de maintenir quelques badauds curieux au-delà d’une zone de sécurité. Elle vit son amie qui, par la fenêtre, lui fit un signe pour l’inviter à la rejoindre rapidement. Ce simple geste amical put lui permettre de franchir le cordon policier établi au bas du bâtiment. Edith avait ainsi une raison justifiée pour se rendre dans l’immeuble; mais son âge aussi joua en sa faveur et rassura l’agent qui la laissa passer. Valerian l’accueillit au seuil de son appartement et la pressa à entrer pour qu’elle puisse lui raconter toute l’affaire.

 

- Entre Edith, entre vite !

 

- Qu’est-ce qui se passe ?

 

- Tu ne vas pas me croire !

 

- Mais quoi, bon sang ?

 

- On a tué la vieille dame !

 

- Mais quelle vieille dame ?

 

- Celle du cinquième étage. Cela faisait... Oh oui ! Plus de ... Plus de quinze ans, qu’elle vivait là, toute seule avec son chat, Mistigri. C‘est lui qui m’a alertée, en grattant le bas de la porte, à en perdre ses griffes, et en miaulant à tue-tête. Je l’ai entendu et je suis tout de suite montée. Comme la porte était fermée, j’ai appelé le concierge et l’ai pressé d’ouvrir. Mistigri n’avait pas l’habitude de miauler comme ça, quelque chose d’anormal avait dû se produire. Quand le concierge a ouvert l’appartement avec son passe, j’ai vu le chat tourner en rond, de la porte au corps inanimé de sa maîtresse, Madame Outah, encore assise sur son fauteuil à bascule.

C’est comme ça qu’elle s’appelait la vieille dame du cinquième, Madame Eléonore Outah... Devant l’horreur du tableau, je n’ai pas paniqué. J’ai ausculté madame Outah, son nom de jeune fille était Lepinbar, Eléonore Lepinbar ! Un beau patronyme, ne trouves-tu pas ? Il faut dire qu’elle était d’origine française. Mais cela ne t’intéresse pas du tout, je sens ça.

 

- Qu’est-ce que tu as fait après l’avoir auscultée ?

 

- Comme elle était morte, j’ai pris un napperon avec lequel je me suis emparé du  combiné téléphonique, il ne fallait pas que j’efface les éventuelles empreintes, et j’ai appelé la police.

 

- Et alors ?

 

- Toi, tu veux savoir, comme tout le monde, qui a bien pu tuer la vieille personne du cinquième ?

 

- Mais la police… ?

 

- Oh, ils m’ont demandé de rester sur le palier, car ils allaient, m’ont-ils prévenue, m’interroger après leur première inspection des lieux et des indices. Sur le seuil de l’appartement, j’ai vu tout ce qu’ils ont fait. Des indices, il y en avait pas mal, mais aucune empreinte étrangère et suspecte, en tout cas c’est ce qu’ils se disaient entre eux. Non aucune ! Pour les indices, il y avait bien un paquet vide de cigarettes; mais ça tout le monde savait que c’était le seul plaisir qu’elle s’offrait encore. Donc rien de très spécial ! C’est ce que je leur ai déclaré quand ils ont daigné enfin m’interroger. Le cendrier était rempli de ses mégots, avec sur chacun d’eux aucune autre trace que celle de son rouge à lèvres carmin. C’est bien le sien, leur ai-je attesté, on allait souvent l’acheter ensemble au drugstore du quartier. Il y avait, et ça c’était curieux, sa statuette du Dieu Pan, qu’elle chérissait plus que tout au monde, mais ça les policiers ne pouvaient pas le savoir. Elle était sur le sol, tout près de son corps inerte qui reposait sur le rocking-chair. Alors que cette statue devait se trouver, comme d’habitude, sur la commode et non par-terre. 

 

- Alors ?

 

- Alors quoi ?... Eh bien, rien, pour l’instant ! Les policiers se sont plutôt penchés sur le coupe-papier en argent de la vieille dame. Ils l’ont trouvé, reposant sur la robe qui recouvrait ses genoux. Mais là, encore rien de surprenant puisqu’elle ouvrait toujours son courrier avec et, d’autre part, on n’a décelé aucune trace de coups de couteau sur son corps.

 

- Alors quoi, bon sang ?

 

- Mais rien encore, te dis-je ! Sur la table, tout près de la chaise, il y avait les lettres qu’elle venait d’ouvrir, mais aussi une paire de ciseaux, une boite d’agrafes, un stylo à bille et un flacon de Tippex. Les inspecteurs ont, en vain, cherché un lien avec tous ces objets puis ont abandonné ces pistes. Moi je pense plutôt, qu’après avoir lu son courrier, elle s’apprêtait à y répondre et s’est donc armée de tous ces objets pour le faire. Mais qui le sait ? Personne ! Alors, les flics ont traîné encore un peu dans l’appartement, ont encore fouillé ça et là, m’ont interrogée une dernière fois puis, sans résultat probant, sont partis. Ils m’ont simplement ordonné de ranger un peu les affaires qui traînaient sur le sol. Puisqu’ils avaient tout photographié, pris toutes les empreintes de tout ce qui était susceptible d’être pris, il n’y avait plus aucun risque pour que je trouble le cours de leur enquête. Alors j’ai rangé et en rangeant... Et en rangeant, j’ai trouvé !

 

- Mais trouvé quoi ?

 

- Ah, tu voudrais bien le savoir ? Et bien, j’ai trouvé une lettre d’un antiquaire.

 

- Un antiquaire ?

 

- Oui, un antiquaire ! Et cet antiquaire lui avait écrit ceci. Tu es prête à tout entendre ? Alors, je lis la missive :

 

“ Chère Madame Outah,

 

Après avoir analysé, sous toutes ses coutures, votre statuette du Dieu Pan, je suis en mesure de vous affirmer que cette statuette a une valeur marchande importante, voire très importante, puisque je l’ai estimée à plus d’un million cinq cent mille dollars.

 

Voilà, Madame Outah, le résultat de mes recherches. Je me tiens à votre entière disposition pour, si vous le désirez, mettre cet objet en vente et être votre représentant auprès de grands collectionneurs privés ou publics.

 

Dans l’attente de votre réponse, je vous prie....” Etc...Etc... Alors tu as compris ?

 

- Compris quoi ?

 

- Quoi, pas encore ? Mais c’est tout simple, c’est son cœur ! Oui, son cœur qui a lâché ! Pense donc, quand son mari est mort, elle n’avait que 42 ans. Il lui a laissé deux gosses à charge et des dettes. Pour une femme qui n’avait qu’un simple salaire de fonctionnaire, cela n’a pas dû être évident pour se sortir d’une telle situation; alors qu’elle avait cette statuette qui datait du début de leur mariage. Si elle avait connu la valeur de l’objet depuis le premier jour, mais surtout au moment de la mort de son mari, sa vie aurait été tout autre. Le choc, la surprise, l’accumulation de toutes ses restrictions, de ses peines ont dû jouer sur son état et le cœur n’a pas tenu. Il n’y a pas à chercher plus loin; le seul responsable de la mort de Madame Outah, c’est le cœur, mes enfants, le cœur !

 

- Le cœur ! répéta impressionnée Edith Malrow.

 

- Pauvre vieille dame du cinquième !  

Tag(s) : #Textes des auteurs
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :