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"Voilà Monsieur le Commissaire ! Je revenais du marché et remontais le Boulevard du temps qui passe à bicyclette. Tout en pédalant avec ardeur, je me disais que c'était un  Boulevard qui portait bien son nom : le temps a bien du mal à passer tellement sa côte est dure à gravir, mais tout au bout il y a la récompense : le parc Lucie-Aubrac. Vous savez, ce joli petit coin de verdure avec ses massifs de fleurs multicolores - les rosiers sont magnifiques en ce moment - où on regarde d'un œil attendri  les amoureux des bancs publics qui se bécotent à longueur de journée :  j'envie leur jeunesse, leur insouciance. Un peu épuisée par l'effort, j'ai posé ma bicyclette contre un arbre, me suis assise sur la pelouse, j'ai fermé les yeux et j'ai songé à mon enfance à Montélimar avec mon amie Fernande Buissou. Ah ! vous pouvez me croire, Monsieur le Commissaire ! On a fait les quatre cents coups toutes les deux, toujours à trouver les bonnes blagues pour faire rigoler les copains.

 Je pensais à elle parce qu'elle m'a appelée ce matin pour m'annoncer que son mari, Verlaine, était décédé comme ça, brutalement. Il buvait une bière tout en jouant au tarot avec ses copains et il s'est écroulé, emportant dans sa chute le vase avec les lilas posé sur la table à côté. "Tu aurais dû le voir, m'a-t-elle dit, eh ben, il était beau mon Verlaine avec toutes ces fleurs autour de lui. On aurait dit le "Dormeur du Val" ! C'est que quand on épouse un Verlaine, on aime forcément Rimbaud, Monsieur le Commissaire.

J'étais là, à rêvasser auprès de mon arbre, quand un gendarme m'a interpellée. "Madame, m'a-t-il dit, vous ne savez pas lire ! Il est interdit de marcher sur la pelouse !"

- Sauf le respect que je vous dois, Monsieur l'agent, et d'une : vous m'auriez saluée, ça m'aurait bien fait plaisir ! On ne vous apprend pas la politesse à la gendarmerie ? Et de deux : là je ne marche pas, je me repose !  Et de trois : je ne vais pas l'abîmer votre pelouse pourrie ; elle est déjà jaunie à certains endroits que je lui ai répondu, Monsieur le Commissaire. Apparemment mes remarques ne lui ont pas plu. Le voilà qui déballe son petit calepin à PV et son questionnaire style "La balade des gens qui sont nés quelque part" :

Votre nom ?

Date de naissance ? Où ?

Nom de votre mère ? Prénom de votre père ?

 

Oui, je me suis énervée, Monsieur le Commissaire. La colère m'a fait bouillir le cerveau dans le crâne comme la béchamel sur un gratin de pâtes. Une dame de mon âge, j'ai soixante quinze ans Monsieur le Commissaire,  je sais, je ne les fais pas,  mais, à l'intérieur c'est plus la jeunesse, je le sens bien – je lui disais donc qu'il pouvait bien m'accorder quelques minutes de repos à l'ombre avant d'enfourcher ma bicyclette et c'est vrai aussi que j'ai sorti quelques noms d'oiseaux.

Ah, ce gars là, excusez-moi, cet agent, il était prêt à mourir pour des idées plutôt que de laisser tomber le bout de gras.  On aurait dit qu'il était chargé d'une mission comme un moustique qui ne sait rien faire d'autre que de sucer le sang. V'là-t'y pas qu'il me dévisage et me trouve une ressemblance avec le portrait robot d'une femme recherchée pour meurtre. C'est comme ça, Monsieur le Commissaire, que je me retrouve dans votre bureau à vous raconter mon histoire ; Est-ce que j'ai l'air d'une criminelle, moi ? Comme on dit chez nous, "c'est la faute à pas d' chance !". Vous avez bien d'autres chats à fouetter que d'écouter mes lamentations. Je regrette de m'être emportée, votre brigadier n'a fait que son travail. Quant à me prendre pour une meurtrière et m'emmener manu militari au commissariat, j'avoue que là j'ai un peu de mal à digérer son empressement." 

Le commissaire Croucher a dévisagé la femme en face de lui, n'a pas trouvé de ressemblance avec le portrait posé sur son bureau. Non, vraiment, cette petite dame, toute menue, avec ses cheveux argentés assemblés en chignon d'où s'échappaient quelques mèches bouclées, ses binocles cerclées de métal sur le bout du nez, ses yeux bleu délavé animés de malice et son cabas posé à ses pieds, empli de tomates, poireaux et autres légumes, ne pouvait pas être cette femme immonde qui avait poignardé un jeune homme devant un distributeur de banque. Il referma le dossier, pria Germaine Montreuil d'excuser le zèle de son brigadier tout en lui signifiant qu'il serait préférable dorénavant qu'elle soit moins agressive avec la gendarmerie.

Germaine lui assura qu'elle se montrerait plus attentive aux injonctions des pancartes. Elle empoigna son cabas dans lequel, tout au fond, elle avait dissimulé un poignard ensanglanté enveloppé dans du papier alu. Avant de franchir la porte, elle se retourna et dit avec un large sourire :

"Au revoir Monsieur le Commissaire ! Juste une petite question : demain a lieu l'enterrement de Verlaine. Vous n'auriez pas une camionnette de gendarmerie qui se rendrait à Montélimar demain ? Non ? C'est que j'ai pas une grosse pension et le car, c'est pas donné !"

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