Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

  Dire qu'il n'aura fallu que quelques heures pour que tout s'écroule. Depuis cet après-midi, tout contact est impossible avec l'extérieur. Le téléphone ne répond plus, l'électricité est coupée. Je dois me hâter d'écrire ces quelques lignes, bientôt il sera trop tard.

             Les plus belles plages d'Europe... Une nature sauvage et farouche, de petits villages charmants... Trois mille heurs d'ensoleillement annuel... La publicité de l'Office du Tourisme espagnol nous avait tout de suite séduits, Ginette et moi. Aussitôt après les fêtes de nouvel an, nous avions réservé nos vacances à Lanzarote, dans un hôtel quatre étoiles à la mesure de l'événement que nous voulions fêter cette année : nos quatre-vingts ans à tous les deux.

             Nous ne sommes pas coutumiers des palaces, même si j'ai toujours bien gagné ma vie comme électricien. Quand les enfants étaient petits, nous plantions la tente dans un camping à la mer du Nord ou dans les Ardennes ; une fois nous sommes allés jusqu'en Bretagne mais il a beaucoup plu. Puis, quand nous nous sommes retrouvés à deux, nous avons préféré le confort des chambres d'hôtes et nous avons ainsi découvert toute la France de l'Alsace à la Vendée, de la Normandie aux contreforts des Alpes ; nous sommes même allés deux fois à la Côte d'Azur à la saison des mimosas. Mais cette année, Myriam et Philippe ont battu le rappel de la famille et ont organisé une cagnotte pour nous offrir un séjour de rêve. Voilà comment nous nous sommes retrouvés ici, à l'hôtel Papagayo, construit juste sur la Playa de las Coloradas. Nous avons choisi la formule all inclusive qui nous met à l'abri de tout souci. Qui aurait dû nous mettre à l'abri de tout souci...

             Tout avait pourtant bien commencé, il y a dix jours. La piscine en forme de huit accueillait en ce mois de mai davantage de retraités comme nous et les décibels de la discothèque restaient modérés : les voix de Charles Trenet, de Luis Mariano et de Sylvie Vartan n'outrepassaient guère le coucher du soleil. Nous avions déjà lié connaissance avec trois couples de notre âge : Jacques et Louise, des Bruxellois, Monique et Lucien qui venaient du nord de la France, Carmen et Alberto qui étaient tous les deux nés en Belgique mais avaient gardé des attaches avec leur pays d'origine et revenaient chaque année en Espagne. Un jour sur deux, nous prenions part à une excursion organisée par l'agence : le vieux village d'Antigua, les dunes de sable de Sotavento, l'île de Lobos dont la lave toute noire nourrit quelques cactus desséchés, des sauterelles et des bécasseaux ; le phare de Punta de Jandia perdu au milieu des chèvres sauvages, au bout du monde. Le soir, nous nous retrouvions à l'heure de l'apéro autour d'un rhum au miel et nous partagions la même table au restaurant. Oui, ces vacances s'étaient inscrites sous le signe de la détente, de la découverte et de l'amitié. Nous avions très vite téléphoné aux enfants pour leur dire combien nous étions enchantés de leur bonne idée.

             C'est ce matin que tout a basculé. Nous n'avions rien prévu pour la journée et nous sommes descendus sur la plage avec les autres. A l'abri des parasols, les femmes échangeaient des recettes de cuisine et commentaient les choix de vie insolites de leurs petits-enfants. Notre petite-fille de dix-neuf ans se présentait au concours de Miss Belgique, celle des Ruiz voulait devenir pilote de ligne, le petit-fils de Monique et Lucien était venu leur présenter son nouveau compagnon, chez Jacques et Louise on attendait un quatorzième arrière-petit-enfant. Alberto était resté avec les dames, il souffrait du genou. Je crois plutôt qu'il goûtait plus volontiers leur compagnie. Moi, je m'étais éloigné avec Jacques et Lucien et nos pas avaient laissé de profondes empreintes sur les vaguelettes de sable modelées par le vent. En haut de la dune - mais mon Dieu, comme la dune est haute quand on a quatre-vingts ans ! - nous nous sommes retournés pour contempler le paysage : l'émeraude et l'outremer de l'océan au bout de la plage ocre et blonde, où seul notre petit groupe jetait une note animée. Mais en bordure de l'eau, au lieu de l'espace lumineux baigné de soleil, une masse rougeâtre de quelques mètres carrés s'étendait à vue d'oeil, vomie par les vagues plates qui venaient mourir en silence. Nos femmes et notre ami semblaient n'avoir rien remarqué  : allongés ou le dos tourné à la mer, ils continuaient à discuter tranquillement pendant que la nappe de sang continuait à s'étaler. Crier ?  Oui, nous l'avons fait, bien sûr, tous les trois, mais nos appels se perdaient dans l'air déjà lourd de cette fin de matinée ; aucun d'eux n'a rien entendu. Nous n'avons pas traîné pour dévaler de notre promontoire mais on eût dit que l'urgence ralentissait notre course, nos pieds s'engluaient dans le piège brûlant du sable qui se refermait sur nos chevilles. Des trois, j'étais l'aîné, mais Lucien se ménage beaucoup depuis son infarctus et Jacques n'a jamais été sportif. C'est donc moi qui suis arrivé le premier en bas de la pente, juste au moment où la large flaque atteignait les pieds nus de Monique que je reconnaissais à son maillot rose fuschia, une couleur qui ne seyait plus vraiment à son âge, d'après ma femme. De loin, je l'ai vue se dresser, et les autres avec elle, se retourner et fuir aussitôt. Leurs cris me parvenaient, lointains, dérisoires, inutiles. Mes deux camlarades m'avaient maintenant rejoint et, dans un dernier effort, nous avons parouru la centaine de mètres qui nous séparaient des cinq malheureux, réfugiés en haut de la plage, tout tremblants d'effroi.

             Quand nous sommes enfin arrivés auprès d'eux, Monique avait cessé de vivre. Elle s'était affaissée, sa course avait épuisé toutes ses forces. Rivé à son gros orteil, un crabe écarlate, long d'une dizaine de centimètres, semblait nous narguer.

             La stupeur, la douleur de Lucien, à quoi bon vous les décrire ? Alberto a couru chercher des secours pendant que nous traînions plus loin le corps de notre amie, évitant de regarder son pied monstrueusement enflé auquel s'arrimait toujours l'ignoble bête. Un quart d'heure plus tard, les pompiers l'emportaient. Lucien et Jacques l'accompagnèrent dans la fourgonnette et nous, muets sous le choc, nous regagnâmes aussitôt l'hôtel. Sur la plage, les vagues continuaient à saigner et vomissaient silencieusement la mort.

             Les pompiers avaient déjà donné l'alerte et les touristes curieux affluaient vers la mer. Nous tentions bien de les en dissuader mais comment lutter contre la sotte curiosité humaine ? L'un d'eux força même la vigilance des forces de l'ordre pour franchir le barrage. Les crabes écarlates remontaient déjà l'avenue. Il rebroussa aussitôt chemin mais une de ces horribles bestioles le prit en traître et le happa au talon. Moins de trois minutes plus tard, son corps était recouvert par la horde cramoisie qui progressait inexorablement mais plus personne n'était là pour le voir. Sauf moi, qui observais la scène du balcon de notre chambre. Ginette contre mon épaule n'était que tremblements. Alberto et Carmen étaient restés en bas avec Louise qui voulait attendre dans le hall le retour de son mari. Les vacanciers avaient tous réintégré l'hôtel, les hauts parleurs de la police leur enjoignaient inlassablement de ne plius sortir et d'ailleurs, toutes les issues avaient été bloquées.

             De la terrasse, nous voyions monter, impuisants, la marée mortelle de ces crabes odieux. Il n'y avait qu'à attendre. Ils allaient passer outre, ou retourner à la mer. Ou bien l'armée allait déverser sur eux un produit qui les exterminerait. Effectivement, au bout d'une heure, un héliciptère passa à basse altitude pour répandre un nuage jaune et nauséabond. Vite, nous nous mêmes à l'abri derrière la grande vitre et c'est de l'intérieur de la chambre que nous entendîmes les moteurs des canadairs, un peu plus tard : c'est que la substance n'était pas assez toxique ou que leurs carapaces avaiten trop bien protégé ces crabes meurtriers. A trois reprises, les avions déversèrent des tonnes d'eau. L'immeuble en fut tout ébranlé, secoué comme par un tremblement de terre, et la baie vitrée s'obscurcit, ternie par la poudre gorgée d'eau qui s'agglutinait en traînées grasses d'un brun jaunâtre.

             Nous étions comme prisonniers, aveugles à ce qui se passait dehors. A trois heures, en plein après-midi, il fallut donner de la lumière. Ginette saisit le téléphone et appela la réception : "Ne bougez pas. Si vous êtes à l'étage, surtout, ne bougez pas." Et la voix se tut. J'allumai le téléviseur : pas d'image, juste un écran brouillé pour fatiguer les nerfs et accroître l'inquiétude.

             - Si nous appelions les enfants ? suggéra ma femme.

            - Il vaut mieux pas. Qu'est-ce que nous leur dirions ? Cela ne servirait qu'à les inquiéter. Attendons un peu, cela va finir par s'arranger. On ne peut plus rien voir dehors mais les canadairs ont dû réussir leur coup, on ne les entend plus.

            - Tu crois ? J'ai si peur... Quand je pense à cette pauvre Monique... Elle était tellement drôle, tu te rappelles quand elle avait raconté que son petit-fils avait préféré se faire renvoyer du collège plutôt que de renoncer à ses piercings ? Et maintenant elle est morte...

             Que dire encore ? Nous nous tûmes, priant pour notre amie que nous avions trop peu connue, pour son mari qui devrait annoncer la catastrophe à leurs enfants,  pour nous tous qui avions croisé un destin inexplicable, pour nous deux qui avions vécu trop longtemps une vie ordinaire pour comprendre ce qui nous arrivait. S'il y avait un Dieu, viendrait-il à notre secours ?

             L'électricité était maintenant coupée, la climatisation ne fonctionnait plus. Dans la chambre étouffante, il faisait presque nuit et nous n'osions pas entrouvrir la fenêtre. Le minibar ne contenait que des alcools, l'eau du robinet était tiède et trop chlorée, nous commencions à avoir soif. A six heures, n'y tenant plus, Ginette ouvrit la porte qui donnait sur le palier. "Non !" lui dis-je. Mais mon cri d'angoisse ne l'atteignit pas, elle était partie et quand je passai la tête pour la rappeler, elle avait déjà tourné le coin du couloir.

 

            Fou d'inquiétude, je me lançai à mon tour hors de la chambre. Les crabes écarlates avançaient en rangs serrés sur la moquette grise. Au bout, sur le palier, je reconnus les sandales bleues aux pieds de ma femme.

             Au bas de la porte soigneusement verrouillée, j'ai calé nos oreillers avec des chaises et j'ai colmaté les interstices entre le panneau de bois et le chambranle. Pauvre rempart ! Dans quelques instants, ils seront là. Les uns après les autres, ils se faufileront sans bruit par la brèche qu'ils auront ouverte, ils investiront la chambre et me traqueront, excités par l'odeur putride de mon affolement.

 

Tag(s) : #Textes des auteurs
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :