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Ils étaient tous les trois debout sur le terre-plein accoté à la route nationale. De là, ils avaient une large vue sur l'arrière-pays. 

A leur gauche, l'usine de rechapage de pneus expectorait  son haleine, malsaine et malodorante, en volutes noires. Au loin, à leur droite, une immensité colorée en jaune Pâle -le chaume- d’où émergeaient, çà et là, des îlots de verdure : des vignobles, des figuiers et autres arbres fruitiers. Au-dessus de leurs têtes, le ciel bleu pâle du début d'automne se déployait. L'air vif colorait leurs visages.

Chaque  jour de la semaine, dès le lever du soleil, ils étaient là. A leurs pieds, des paniers  débordant de figues, de raisin de table. 

Ils se proposaient de les vendre aux automobilistes qu'un tournant difficilement négociable situé à environ  cent mètres obligeait de ralentir. Dans le tumulte  des véhicules qui s'avançaient prudemment, tous les trois, le panier à la main, s’élançaient, couraient  en zigzagant entre les voitures, proposant et vantant la qualité de leurs fruits. Que de risques courus !  Faute de débouchés, il faut  bien gagner la pitance pour vivre.  L'aîné, brun, les cheveux frisés, le visage épanoui, et grand et  fort. Diplômé de l'université- Génie mécanique- toutes ses démarches  pour se faire  recruter furent vaines. Il devint alors, flanqué de ses  jeunes frères, vendeur  à la sauvette au milieu du flux continu d’autos, de motos et de camions. 

Cette activité  saisonnière satisfaisait, malgré les multiples risques, son devoir de contribuer  à faire vivre les siens.

A chaque jour sa peine... Un jour - sombre jour- le benjamin, enfant sec et étroit, qui portait une chemise, un pantalon usé aux genoux et marchant pieds nus, traversa en courant, malgré les conseils avisés de son aîné, la chaussée  pour présenter  le panier de fruits  à une dame au volant de la voiture. Il fut percuté, le panier éjecté , le contenu écrabouillé ,écrasé par le véhicule que pilotait un jeune homme absorbé par la musique R'n'r  diffusée par l'autoradio. Choc, crissement de pneus, cris, le corps flasque gisait au milieu de la route. Un groupe de curieux  s'était formé autour de l'accidenté. 

L'aîné,  blême, tremblant accourut ; il vit son frère  pâle, commotionné, étendu. Il sentit gronder en lui une sourde colère haineuse... Par la manche  déchirée de la chemise, il apercevait  le sang suintant et la chair meurtrie. Que faire?  Palabrer? Non, il fallait quitter ces lieux: il aida le petit à se lever,  dépoussiéra les vêtements. Il héla ensuite le cadet qui,  avant de  les rejoindre, alla instinctivement récupérer dans le fossé, le panier, vide telle qu'une coquille.

Comment parler au père ? pensait l'aîné. J'ai promis de protéger les petits qui m'aideraient dans cette activité temporaire et nécessaire. 

J'ai failli, c’est une  fuite de responsabilité. Il faut battre sa coulpe, tout dire, tout raconter... Dieu que la vie est dure, et le chômage dégradant,  humiliant.

 

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