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Ce soir Don Juan est fatigué. Très fatigué. Il vient juste de s'apercevoir que, comme on perd progressivement son capital "bronzage", il a épuisé son capital" séduction" et que c'est tout juste si les filles se retournent encore sur son passage. Et enore heureux si ce n'est pas pour ricaner derrière son dos. Les années ont passé, les chairs, perdant de leur élasticité,  sont devenues flasques et molles, l'oeil est moins vif, le regard moins épanoui, et l'attitude "rock-and-roll" plus qu'un souvenir fugace !! Et pourtant !! Lui qui avait cru un jour, à l'exemple de Faust, passer un pacte avec le diable pour conserver une éternelle jeunesse, et s'approprier tout ce qui  portait jupons et passait à portée de sa main ! Le voilà bien avancé maintenant avec un lumbago galopant, une arthrose du genou (qui l'a flanqué par terre , l'autre jour sur un terre-plein, juste au moment où il s'imaginait pouvoir conclure !). Sans parler  de sa luxation de la hanche et sa polyarthrite généralisée, qui l'obligent à présent à  éviter les montées, les terrains en forte déclivité et les immeubles de plus d'un étage. Le voilà désormais contraint à ne plus se déplacer sans sa canne, à demander au besoin l'aide d'une âme complaisante pour lui lacer ses chaussures. Quelle chute, quelle dégringolade, lui le grand, l'immense, l'irrésistible  DON JUAN  !

 

Et quelle humiliation, l'acte accompli , de prier votre conquête d'un soir  de vous relever péniblement du lit ou de vous enfiler vos chaussettes ! ( On a  évité le blocage, c'est déjà ça  !)

 

Ce soir Don Juan est fatigué. Très fatigué. En constatant que de plus en plus les jeunesses, les tendrons, les duchesses, les matrones, les mères de famille, les femmes au foyer, les aguicheuses, les femmes faciles, au lieu de lui sauter au cou, prennent désormais la fuite à sa vue et s'adressent à de vulgaires substituts qui, selon, lui, n'ont rien d'attrayant comparativement  à lui, le Grand Tombeur devant l'Eternel à qui rien ne résistait naguère. Autrefois, en effet, c'était chez lui un peu comme à l'usine, les "visites" se succédaient, à peine une repartie que l'autre arrivait, jamais un instant de solitude, jamais un instant de blues. Aujourd'hui, Don Juan rumine dans son coin et soupire en avalant son dernier cachet de viagra. La boîte est vide et n'a pas servi à grand chose. La dame vite lassée a écourté la séance et a regagné ses pénates pour aller vivre une aventure plus passionnante, moins pitoyable que celle-ci, en lui suggérant ,non sans malice, de s'adjoindre rapidement les services d'une garde-malade.

 

Ce soir Don Juan est fatigué. Très fatigué. Il se renferme doucement dans sa coquille, comme un escargot en manque de verdure, il ne lui reste plus qu'à battre sa coulpe, qu'à s'attribuer  la faute. Et à celle des ans qui courent plus vite qu'un marathoneur parisien. Lui, hélas, ne court plus, c'est tout juste s'il marche encore, et encore, avec de l'aide. Il s'aperçoit, hélas, qu'il est arrivé à la dernière étape de l'énigme, celle où il est question de la troisième jambe. Et qui n'est pas celle qu'on croit. Vouloir retourner en arrière serait bien vain, inutile, l'heure des bilans a sonné, il serait veule de vouloir s'apitoyer sur soi-même, il est tout simplement  temps de passer le flambeau à d'autres en leur abandonnant son rôle de courtisan et sa réputation du plus grand séducteur de tous les temps.

 

Don Juan soupire et se dirige lentement vers la cuisine, où l'attend une  verveine bien chaude que vient de lui préparer sa gouvernante.  Il sait que grâce à elle, accompagnée de ses "aides au sommeil" habituelles, il va passer relativement une bonne nuit. En rêvant peut-être de ses anciens exploits. Ou plus vraisemblablement de la bonne paëlla que Marie-Carmen,  excellente cuisinière, lui a promis pour demain.

 

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