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 J’ouvre la fenêtre sur le grand fleuve qui serpente à travers la ville. L’air frais du matin réveille un à un mes membres encore engourdis. Quelques frissons, la sensation d’être en vie. Un tressaillement. L’espoir, dessiné par cet oiseau qui virevolte dans les airs. Une nouvelle journée, un nouveau départ. Qui sait ?

 

Un bruit derrière la porte de ma chambre. Je me retourne. L’oiseau disparaît de mon champ et le fleuve déjà s’endort sous la brume.

 

Il est derrière la porte. Je sens son odeur, j’entends son râle. J’entrevois une ombre. Il va recommencer. Je ne bouge plus. Je suis figée. Sclérosée dans mon existence. Pétrifiée dans ma peur. Mon esprit s’évade. L’oiseau géant se pose finalement sur ma fenêtre et m’offre un aller-simple pour la vie. J’hésite. Un instant se passe. Il bat frénétiquement des ailes comme pour m’inviter à partir avec lui. Rester ou fuir. Toujours la même question. Les mêmes doutes. Chaque matin en ouvrant ma fenêtre. Je voudrais crier, lui dire qu’à moi aussi, elle me manque. Que me faire du mal ne la fera pas revenir. Elle m’a donné la vie et je l’ai tuée. Mais je n’avais rien demandé. Je voudrais qu’elle soit là, qu’on soit tous les trois. Qu’elle me dise ce que je dois faire. Comment je peux le sauver, nous sauver ?

 

L’oiseau m’observe. Son regard est humain. Ses traits adoucis. Ce pourrait être elle. Douce, souriante comme dans mes rêves. La douceur contre la brutalité. La prison contre la Liberté. Il n’y a qu’une fenêtre à franchir. Et l’espace pour m’accueillir. Là, je m’envolerais vers un nouvel horizon, me poserais sur des monts sauvages et parfumés, j’irais cueillir les baies, m’enivrerais des parfums printaniers, et qui sait, peut-être je la retrouverais...

 

Des pas. Il s’en va. Il a du changer d’avis. A présent je vois sa masse lourde se faufiler sur le trottoir. L’ombre de son ombre.  Il pousse la porte du bar d’en face. Il est 9 heures du matin. J’ai deux heures de répit. Deux heures pendant lesquelles, comme chaque matin, il noiera son chagrin dans les affres de l’alcool avant qu’on ne le jette dehors à grands coups de pieds. Et quand il rentrera, penaud, les yeux défoncés de sang, titubant et me suppliant de l’aider, je lui prêterai mon épaule pour pleurer. Il me demandera pardon, comme un enfant inconsolable, me parlera tout bas, m’implorera, s’attendrira, s’enfonçant un peu plus dans les abymes de son passé. Il me prendra pour elle, gémissant son prénom, me dévisageant comme si j’étais elle. Il m’embrassera, et par pitié je me laisserai faire, fermant les yeux pour ne pas mourir sur place. Il m’entrainera sur le carrelage, dans une violence indescriptible, fera sa basse besogne, puis dans un éclair de lucidité, se remettra à pleurer, me suppliant de le pardonner une fois encore. Je le laisserai là, gisant comme une bête meurtrie sur les carreaux, vomissant sa haine et sa souffrance et regagnerai ma tanière le ventre en feu. Sur ma table de chevet, enfin, je me replongerai dans « le speen de Paris » et relirai une fois de plus  ces lignes qui me font si mal « «Ce qu'on voit au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie. ».

 

Ce soir, esclave, au point de ne plus savoir discerner le soleil du trou noir, j’ouvrirai la fenêtre et, perchée sur l’oiseau Liberté, j’irai par monts et par vaux réparer l’irréparable.

Voler vers elle. Et vivre, enfin.

La retrouver et lui dire combien elle m’a manquée. Alors ensemble, nous reviendrons le chercher. Pour le sauver à son tour et devenir cette famille heureuse que nous aurions dû être.

 

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