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Me voilà arrivée.

Je prends possession des quelques mètres carrés qui me sont attribués.

On me donne les clés, on me souhaite un bon séjour.

Je suis en cellule, pensai-je.

-Mais non, tu es libre, me dit une petite voix !

-Trois semaines là-dedans, je ne tiendrai pas.

-Si, tu verras, tu t’habitueras et aimeras cette solitude entre les murs et la baie vitrée !

Effectivement, un des quatre murs n’est qu’une grande vitre coulissante qui donne sur un balcon et la rue, avec vue sur le centre de cure.

J’entre en cure. C’est pour mon bien.

De ce balcon, je vois les vitres teintées et bombées de l’établissement, le trottoir qui les longe, les passants qui l’empruntent. Chacun est muni d’un petit sac contenant le nécessaire requis.

De ce point de vue imprenable, je pourrai m’imprégner de l’atmosphère et des rythmes du lieu sans avoir à sortir.

 

Mes trajets seront limités, je le sais, on me l’a prédit.

Il faut respecter scrupuleusement les horaires, se présenter dix minutes avant, faire biffer son planning à chaque soin, à la queue leu leu …

Le premier jour, comme les autres curistes qui débutent, je suis perdue. Je suis tendue.

Se faire enregistrer, se parer d’un peignoir  aux autres  pareil, boucler ses affaires dans un espace réduit à jeton et clé qui se coince, en chercher un autre,   puis se lancer dans le parcours indiqué sur la fiche personnelle.

Couloir N° 12 poste 119 C niveau bas, puis couloir 19 C2 niveau haut, couloir 04

C 160-, on monte, on descend, on tourne à gauche, à droite, un vrai labyrinthe …

Ainsi s’enchainent les soins, et la danse des pingouins, tous vêtus de même, peignoirs trop grands ou trop petits, couleur uniforme, jeunes et vieux, maigres et obèses, tordus et perclus de douleurs invisibles, canes et fauteuils roulants…

Je longe un aquarium où barbotent en rythme  des êtres  flétris par les ans, c’est pathétique. Où suis-je ? Une voix dicte les mouvements à faire. Certains sont hors normes, hors rythme, et se font repérer, tancer.

 

Où dois-je aller ?

 

 

Mon premier rendez-vous est ailleurs, je dois contourner  ces baies d’exhibition forcée.

Se savent-ils ainsi exposés ? Cette vision  inspire pitié et compassion : tant de vieilles peaux ridées, de cicatrices, de chairs avachies, de personnes difformes, coulant de mauvaise  graisse handicapante et d’articulations plus ou moins détériorées !

 

Il est vrai qu’à ce stade d’infantilisation, de déshumanisation, de souffrance,  on s’en fiche probablement…

Je m’enferme en moi-même pour ne pas fuir immédiatement.

Je suivrai  les consignes tout en n’en pensant pas moins.

C’est pour mon bien.

 

J’accroche un sourire sur mon visage, à chaque croisement d’un autre peignoir tel que le mien, et s’il a l’air perdu, je lui offre quelques mots, je le guide, le rassure, lui offre mon brin d’humanitude.

Je m’aperçois bien vite qu’il y a les râleurs et les autres ; les bienveillants, les paumés, les souffrants  compatissants, et les épancheurs  impénitents qu’il est difficile d’éconduire rapidement…

Je suis en cure, je suis entre les vitres, et je dois m’adapter, ne pas déprimer, profiter, mettre entre parenthèses ma vie personnelle, pour aller mieux. C’est aussi simple que cela !

Je navigue à vue, j’ai perdu mes repères.

La nuit, je rêve que je suis chez moi. J’entends mon fils tousser, puis au réveil, coincée derrière ma baie, je me demande où je suis  avant de me remettre dans la peau des curistes clonés. Qui ai-je entendu tousser alors ?

Ainsi s’étirent les jours. Les soins terminés, je traverse ce no man’s land entre le centre et mon logement, entre la paroi teintée et ma baie vitrée , comme un zombie. On ne m’avait pas dit que c’était aussi fatigant, une cure. Lire allongée devient mon souhait le plus cher.

Je n’ai pas l’habitude de marcher en troupeau, de me laisser toucher, manipuler par des inconnus fiers de leur pouvoir, d’obéir  aux consignes et ordres d’une multitude de petits chefs.

Retranchée en moi-même, j’observe, biaise ou me rebiffe lorsque c’est vraiment exagéré, et profite des mains douces et des sourires que je croise également.

Cette semaine un masseur espagnol  beau comme un dieu me prend en charge un quart d’heure entre deux autres soins. Il parle à peine français. Qu’importe, je n’ai besoin que de ses mains pour soulager mes muscles et me rendre vivante. Son sourire est rayonnant. Est-il naturel, ou de façade ?

Il semble vrai. Vit-il toute l’année entre ces murs, ces boxes et ces corps offerts ? Probablement pas.

Il est jeune, tranquille, rayonnant, et ses gestes sont agréables.

Chaque semaine, on se retrouve  entre de nouvelles mains. Il faut se réadapter à de nouveaux visages, de nouvelles voix, de  nouvelles manipulations. Certaines sont brusques, fortes, directives : il ne reste qu’à rentrer en soi-même et attendre la délivrance puis chercher parmi les pingouins  qui attendent et encombrent tous les couloirs un sourire, un mot de compréhension et de solidarité invisible.

Heureusement, il y a de bons jours entre toutes ces baies, et la fin est programmée, inscrite sur la fiche où chaque jour est biffé. Alors tout compte fait, «Ce qu'on voit au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie. »

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