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Une heure déjà s’est écoulée. Simon est resté  assis, sans bouger, les yeux dans le vague mais peut-on vraiment dire qu’il ne s’est rien passé…

Par la fenêtre, il observe les longues traces blanches dans le ciel. Ce  témoignage éphémère du passage des avions l’entraîne dans sa rêverie. Il s’imagine aux commandes de l’un de ces engins, volant vers une destination lointaine. On l’appelle « mon commandant » et tous ses désirs sont des ordres…

C’est alors qu’il entend : «  Il ne vous reste plus que trois heures et je ramasse les copies . »

Perdu dans ses pensées, il en avait oublié son examen du jour. La première épreuve du bac : la philo. Avec comme sujet, la question suivante : « Le rire est le propre de l’homme, espèce que l’on dit avancée, est-ce pour autant un signe d’intelligence ? » C’est là-dessus qu’il avait choisi de se pencher une heure auparavant. En se demandant bien ce que cette réflexion allait changer dans sa vie future. Lui, c’est ici et maintenant qu’il envisageait les choses, auprès de Louise sa petite amie assise trois tables plus loin. De sa place, il  distinguait parfaitement son joli minois et plus particulièrement son profil gauche penché très sérieusement sur sa feuille. De temps à autre, elle relevait la tête et lui jetait un  regard tendre. Puis très concentrée, elle se remettait à l’ouvrage, l’air très inspiré. 

Comme attiré par un aimant, Simon se tourne à nouveau vers la fenêtre. Cette fois-ci, il aperçoit une montgolfière, elle semble immobile au loin. Pourtant un imperceptible courant la dirige vers sa destination. A présent, Simon est à bord , il sillonne des contrées inconnues, survole des réserves naturelles, des villes sacrées, des déserts, des cités interdites. A cet instant précis, il survole la Corse. Au milieu de nulle part des jeunes font une partie de volley à 2000 mètres d’altitude sur un terrain improvisé, sous le regard bienveillant d’un berger qui les hébergera pour la nuit. Dans ce petit groupe d’individus, Simon est interpellé par José. Ce garçon que toute le monde qualifie de « simple d’esprit » est habité par un rire quasi permanent qui l’enveloppe dans une bulle et qui l’isole du monde extérieur. Il est comme inaccessible, perdu dans une extase connue de lui seul. Son rire intrigue, il dérange, laisse tout le monde perplexe. Il n’est pas communicatif, il fait peur. Quel est ce monde merveilleux qui plonge José dans un tel état ? Possède- t-il un degré d’intelligence supérieur qui le fait accéder à ce nirvana ? Tout le monde autour de lui s’interroge. A bord de la montgolfière, Simon s’est mis à écrire car ce monde virtuel l’a plongé en plein coeur du sujet auquel il est censé réfléchir.

Lorsqu’il revient à la réalité, il se rend compte qu’il a noirci plus d’une page, cet ailleurs lui a procuré matière à réflexion, son stylo file sur le papier, la page blanche n’est plus ! L’heure tourne mais Simon est désormais lancé et rien ne semble l’arrêter, l’inspiration est bien là.

C’est alors qu’une alarme se met en route. Les fenêtres sont aussitôt fermées pour que les candidats ne soient pas trop perturbés. Le bruit est étouffé mais il persiste et la chaleur du mois  de juin vient s’ajouter au malaise. Cet élément extérieur anodin pénètre les murs et les esprits. Il n’est bientôt plus possible de se concentrer. Le chahut commence à s’installer dans la salle qui était baignée jusqu’alors d’un silence religieux propre aux examens. Au bout d’un quart d’heure qui a semblé durer une éternité le calme est revenu. Les fenêtres se sont à nouveau ouvertes.

Ce petit intermède a replongé  Simon dans ses pensées, il se dit que tout ce qui se passe à l’extérieur alimente l’ambiance intérieure. Sa prose en est un excellent témoignage. L’un et l’autre sont très fortement liés. Il songe aussi à la météo qui influence fréquemment l’humeur des gens. Quand le printemps arrive avec le soleil, on se sent plus léger et ce n’est pas qu’une question de vêtements. Cette réflexion l’oriente tout naturellement vers Louise  qui s’est tournée vers lui et le mange du regard. Ce matin elle a revêtu une tenue estivale qui la rend très appétissante. Elle le fixe et semble lui dire qu’elle est impatiente de le retrouver pour partager plus qu’un sujet d’examen…

A présent, des éclats de rire montent jusqu’à l’étage. Les femmes de ménage sont arrivées chargées de bonne humeur communicative.

-          Ah Ah Ah ! Il va t’en faire voir de toutes les couleurs ton fiston… Ah Ah Ah … et dire qu’il était si sage ! Ah Ah Ah … j’imagine ta tête quand il a fallu extraire la biscotte du magnétoscope…

-          Heureusement, il était déjà d’un autre âge celui-là et nous nous en sommes débarrassés sans états d’âme.

-          Moi, c’est mon chat qui fait des siennes en ce moment. Figure-toi que nous avons découvert en mettant une caméra dans les WC, qu’il jouait avec la chasse d’eau pendant des heures. Nous avions une fuite d’eau qui nous a donné du fil à retordre avant d’en découvrir l’origine…

 Le rire a pénétré dans la salle et les fenêtres  ont été refermées pour le dernier quart d’heure d’examen. Simon se concentre à nouveau, il est maintenant complètement dans son sujet, il n’a  plus envie de perdre une minute. Son avenir est  peut-être en train de se jouer à cet instant. Il se dit alors en repensant à Baudelaire :  «Ce qu'on voit au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie. »

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