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Jérôme passe devant « la maison du crime », tous les jours, depuis sept ans maintenant. Car c'est ainsi qu'il appelle cette grande bâtisse froide et inhospitalière incongrûment dressée au milieu des pavillons coquets de la Cité des Fleurs qu'il traverse pour se rendre au lycée de S… Les autres, ici, parlent du « Château » avec un sourire narquois le plus souvent, et une nuance de respect dans la voix cependant. Mais pour Jérôme, féru de littérature, passionné de cinéma, cette maison, dont les nombreuses fenêtres étroites et sombres sont autant d'yeux aveugles, ne peut être que « la maison du crime ».

 

« Il » l'appelle Emma parfois ; le plus souvent, « Il »  ne l'appelle pas, ne lui parle pas. Elle n'a pas de mot pour lui ; parfois, dans un frisson, elle pense « Der », mais elle ne sait pas pourquoi. Elle a seize ans et ne le sait pas. Elle vit recluse dans cette petite pièce, dans le noir, mais qu'est-ce que le noir ? Lorsqu'elle entend les pas derrière la porte, elle sait que le noir va disparaître pour un moment, encore plus sombre, crûment éclairé par l'ampoule nue qui pend du plafond. Et ce lit qu'elle exècre et qu'elle fuit depuis toujours tellement il lui fait peur avec ses colonnes chantournées ornées de dragons gueule ouverte sera la barque d'un naufrage renouvelé qui la laisse pantelante et vide sur la rive de l'oubli.

 

Jérôme se demande qui peut être cet homme qu'il aperçoit parfois, grande silhouette légèrement voûtée déambulant derrière l'une ou l'autre fenêtre. Personne ne semble le connaître dans cette petite ville ; il a pu glaner, au hasard des conversations, quelques maigres renseignements dont l'imprécision et les contradictions ajoutent à ses interrogations et alimentent les histoires qu'il se raconte et qu'il écrira un jour c'est promis. Jérôme se demande aussi pourquoi toutes les fenêtres de l'entresol sont soigneusement occultées par des panneaux de bois qui paraissent solidement accrochés, renforcés de grilles aux pointes aigües, sauf une, dont le panneau de bois est remplacé par un rideau épais, de couleur indéfinie, peut-être marron, peut-être bordeaux, on ne saurait dire. Comment peut-on vivre seul dans une telle maison, car il est seul cet homme, jamais personne n'a fait état d'une autre présence et Jérôme n'a jamais vu quiconque d'autre.

 

Les pas s'approchent, pressés. Ses poils se hérissent sur tout son corps. Une sueur glacée coule de son front, descend le long des joues, glisse dans son cou ; le froid la gagne, la paralyse. Elle sait qu'elle va avoir mal cette fois-ci, que son corps va être martyrisé, que l'affreuse lame va pénétrer sa chair à nouveau. Prostrée contre le lavabo, elle respire avec difficulté et se sent étouffer. Alors, elle monte, elle monte, très haut, là-haut où personne ne peut l'atteindre, un désert chaud où le vent murmure « Emma, Emma ». « Der » ouvre la porte, allume la lumière. « Couche toi ».

 

Jérôme est heureux ce matin. Il fait soleil, la température est agréable, une belle journée. Il craint un peu d'être en retard cependant. Cours de philo ce matin et pour rien au monde il ne veut manquer un seul des exposés de M. Gueuthe, pédagogue brillant et passionnant qui lui a ouvert les portes de la Pensée. Mais il s'est attardé à repasser dans sa tête les paroles de Mme Bonnefoy, la vieille voisine qui vient de temps en temps se faire offrir le café par sa mère, et potine à l'infini sur les uns et les autres. Hier soir, elle a parlé du « Château » et de son occupant. Un homme abandonné par sa femme, on n'a jamais trop su pourquoi, et qui lui a laissé l'enfant, garçon ou fille elle ne sait plus, c'était il y a si longtemps. Ce qu'elle sait, c'est que l'enfant a été remis à une cousine qui a accepté de l'élever comme son propre enfant. Et depuis, M. Dermeste, c'est ainsi que Jérôme a appris son nom, vit retiré dans sa maison, inconsolé et inconsolable, refusant tout contact avec ses semblables, le pauvre homme. Jérôme se presse maintenant. A proximité de « la maison du crime » lui vient cette phrase : « Ce qu'on voit au soleil est toujours moins intéressant que se qui se passe derrière une vitre ». Verlaine ? Rimbaud ? Beaudelaire ? Il ne sait plus bien, il faudra qu'il aille vérifier. Cette phrase lui parle bien. En même temps, il est un peu déçu : Mme Bonnefoy a quelque peu démystifié la « maison du crime » qui se trouve être, s'il faut la croire, la demeure d'un pauvre homme quelque peu malmené par la vie. Alors toutes ces fenêtres finalement ne recèlent aucun mystère si ce n'est l'aveuglement d'un homme à ses semblables, et la solitude.

Passant rapidement, il balaie la façade des yeux, sans s'attarder : toujours cette nudité des vitres reflétant le ciel. Il descend son regard vers l'entresol. Un détail insolite le fait s'arrêter immédiatement.

 

Elle a tellement mal que la souffrance est une succession d'éclairs aveuglants, de coups de tonnerre dans les tempes. Son visage brûle et tape, son ventre brûle et tape. De ce qu'elle connaît du mal, elle n'imaginait pas une telle intensité. Quelque chose gronde en elle, monte et enfle et hurle. La rage et la douleur mêlées la submergent. Comme un animal acculé, elle regarde autour d'elle. Une petite lueur l'appelle, là-haut, dans l'angle de la pièce. Elle tâtonne autour d'elle et trouve la commode dans laquelle elle place ses maigres richesses : peu d'habits, quelques morceaux de pain et de fruits, un hochet d'enfant, un pantin désarticulé. Elle bande ses faibles forces et pousse la commode sous cette lueur qui l'attire. Elle grimpe sur la commode et touche cette lueur qui vacille et grandit : le rideau s'écarte sous sa main. Elle regarde. Une grille découpe sa vision en bandes égales, chacune animée de sa propre vie : un oiseau qui picore, une bicyclette appuyée contre un mur, deux yeux effarés qui la dévisagent. Elle a si mal, elle ne distingue pas bien, elle glisse et tombe, sa tête heurte le montant du lit. Elle git, inerte, au sol.

 

Jérôme a oublié M. Gueuthe et le cours de philo : le rideau de la fenêtre bouge, une main le repousse, et un visage marbré de traînées brunâtres apparaît, regarde à droite et à gauche, puis disparaît. Jérôme attend ; son cœur bat la chamade. Qui est là ? Il lui a semblé reconnaître un visage féminin, mais l'émotion, la distance et la brièveté de l'apparition ne lui ont pas permis de s'en assurer. Il attend encore, mais rien ne se produit. Alors il repart, courant cette fois-ci. M. Gueuthe saura lui expliquer ce qu'il ne comprend pas : ils viendront tous les deux frapper à la porte de la « maison du crime » et ils sauront. Car Jérôme en est convaincu : c'est la « maison du crime » et toutes les Mme Bonnefoy du monde n'y pourront rien changer.

 

« Drame dans la petite ville de S… »

La manchette racoleuse attire les regards sur tous les points de vente.

«Un drame sordide révolte les habitants de la petite ville de S… Jérôme D, lycéen de Terminale au lycée de S… passe tous les jours devant le domicile de M. Dermeste, colonel à la retraite et paisible citoyen de la ville. Avant-hier, passant  à nouveau devant la maison, il aperçoit un visage derrière une fenêtre de l'entresol. M. Demestre étant connu pour vivre seul, Jérôme décide d'en parler à son professeur de philosophie, M. Gueuthe. Celui-ci, après questionnement serré de Jérôme qui lui parle de « la maison du crime », juge qu'il ne coûte rien de s'informer et contacte le brigadier-chef Martin de la gendarmerie de S… Des investigations menées au domicile de M. Dermeste, il ressort que celui-ci séquestrait sa fille Emma depuis 10 ans et lui faisait subir les pires sévices : viol, tortures mentales, privation de nourriture, et scarifications ; le corps de la jeune fille est couvert de cicatrices écrivant à chaque fois « démon », et les plus récentes, encore à vif, témoignent de la sauvagerie de son tortionnaire. Emma, découverte inanimée sur le sol de la petite pièce qui constituait son seul univers, est actuellement soignée à l'hôpital de S… et son état n'est plus jugé critique par le Professeur Dubon. Elle doit être entendue par la police dès que son état le permettra. Son père est actuellement interrogé par la police laquelle refuse de communiquer à ce stade de l'enquête ».

Jérôme vient de lire l'article. Il en sait un peu plus lui. Il sait que lorsqu'ils sont allés à la « maison du crime » il a vu Emma allongée sur le sol. Il sait qu'il l'aime et que toujours il sera son chevalier servant. Il va aller la voir cet après-midi, en sortant de cours. Il lui offrira un bouquet de lys blancs de Casablanca, aussi élégants et fragiles que sa belle. Il passe à nouveau devant la « maison du crime » et presse le pas à la hauteur du rideau marron de l'entresol, car il sait maintenant qu'il est marron. Lui revient alors la 1ère phrase dont il cherchait l'auteur et il la complète tout naturellement : « Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie ».

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