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Il était une fois ....Badra

Plouf! l plouf! Dans l'oued  vaseux, elle  a glissé lentement, en douceur, le buste en avant et chuté, tout habillée. Adieu, œufs ! Couvées! Poussins ! Poulettes ! Dindonneaux ! Cabri et chevrettes !... Tuiles rouges ! Portes et fenêtres ! Surprise, elle se débat, puis lentement émerge de l'eau boueuse de l'oued  à eau peu profonde. Ses cheveux noirs dégoulinent sur son visage, la robe de toile lui colle au corps, le corps étriqué, décharné des personnes qui ne mangent pas tous les jours à leur faim

Il faut dire que Badra est une jeune fille fluette, brune, au visage agréable. Tenace et dure à l'ouvrage. Elle vit avec son père, manœuvre agricole . Ils logent tous deux dans un gourbi en torchis, à toiture en paille sèche  ramassée en été après les moissons. Lui, travaillant occasionnellement chez l'un ou l'autre des fellahs de la tribu, gagne peu. Elle s'occupe des tâches domestiques: charrier l'eau de la source, cueillir au printemps les herbes comestibles, les baies et autres fruits sauvages pour assurer et améliorer la pitance; ramasser en automne les branches et les ramilles  sèches pour se chauffer en hiver. La famille mène une vie dure, une vie de misère

Un jour, venant de la source, le seau plein d'eau, Badra s'assied sur petit monticule, sur la rive de l'oued aux eaux sales qui s'écoule paresseusement à ses pieds : elle songe, cogite : "Une poule comme "elkhala" - elle l'avait surnommée ainsi à cause de la couleur noirâtre de son plumage - me donnera certainement une trentaine d'œufs chaque mois à 15 dinars l'un, 450 dinars mensuellement. Au bout de cinq à six mois, j'aurai de quoi acheter une dinde. Les œufs de l'une et de l'autre permettront dans quelques temps l'achat d'une chèvre, et pourquoi pas de plusieurs?" Avec l'argent amassé, elle bâtit déjà l'avenir, en femme de foyer, soucieuse du détail : "Je ferai construire une maisonnette  à toiture rouge, et surtout une cuisine bien aérée... Une fois l'aisance assurée,  mon père ne courra plus les plaines  à la  recherche d'un hypothétique travail. Il sera, tous les après-midi, assis à l'ombre du figuier,  les jambes en corbeille, le buste raide; vêtu de blanc, un chapelet à la main... J'irai respectueusement le saluer et lui souhaiterai longue vie et baiserai en signe de gratitude son front. Lui, certainement reconnaissant  de ce que j'ai réussi et construit, refusera le geste traditionnel du baiser  du front.. Il dira : "Hacha ! hacha ! hacha! benti hacha! " Il  reculera son buste en signe  de désapprobation. J'insisterai, m'avancerai, m’inclinerai, me pencherai sur lui-(elle s'échauffait à  ces pensées-) j'avancerai davantage, je... " Plouf, dans l'oued. Elle se débat, perd pied, se relève  furieuse, frémit d'une rage impuissante contre  elle-même, contre  son destin, contre cette chute aussi inattendue que frustrante.  Mouillée,  sale, penaude, elle récupère son seau et rentre au gourbi.

 

benti: ma fille

hacha: sauf votre respect (dictionnaire arabo-français édité dans les années quarante à Alger) cette formule à usage 'ambivalent' c'est à dire: une expression utilisée par les jeunes  exprimer  aux  plus âgés le respect  et réciproquement gourbi et oued voir le " Larousse

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