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Au « Notre temps »,

 

Il y avait le gros Paul, avec son complet-veston gris du dimanche aux boutons pendouillant au bout de leur fil. Celui-là, il ne faisait de mal à personne dans son coin au fond de la salle. On ne le remarquait même plus. Il faisait partie du décor. Un peu comme la machine à café ou la marine accrochée au-dessus du bar. Un tableau de bateaux à marée basse dans un bistrot en pleine campagne, ça m’a toujours fait sourire…

Il y avait la grande Gertrude, au nez démesurément long et au corps filiforme, la maîtresse du Juke box. Elle avait fait son temps comme la machine qui écorchait les voix des chanteurs.

Puis, le Léon, aux yeux divergents, un peu comme s’ils ne s’étaient jamais mis d’accord sur leur vision du monde… Il venait tous les midis prendre son petit blanc et taper la conversation avec Marie…

Ah, la Marie, la belle Marie, aux cheveux noirs ébène, à la frange trop longue et à la langue bien pendue, la seule et unique serveuse du «Notre temps », le petit bar-restaurant du village, celle après qui ils avaient tous couru à une époque de leur vie, le Paul, le Léon, et même le Jacques…

Le Jacques.

Le plus beau du village. Le coq de ces dames. Le seul qui devait réussir… C’était après la guerre. La Gertrude l’avait oublié. Elle était tombée dans les bras du Léon qui, en raison de son strabisme, avait dû rester sur place. Quant à Marie, celui-là, elle ne l’avait jamais aimé. Question d’intuition, disait-elle. Etre beau et intelligent, dans un trou paumé comme le nôtre, ça ne peut être que suspect. Alors il s'était rabattu sur la Béatrice dans un premier temps puis sur la Mathilde. Deux filles au tempérament de feu. Deux filles qui n'ont jamais espéré rien d'autre que de passer du bon temps avec le Jacques. Et qui n'ont jamais cru à ses sornettes. A son ambition. A ses lubies de citadin. Qui ne se sont jamais pris pour ses poules. Et qui ne picoraient pas dans ses mains. Juste ce qu'il fallait, quand il le fallait. Alors il est parti à la ville chercher un autre poulailler. Etrange, non ? Je ne sais pas ce qu'il est advenu du beau Jacques. Il n'est jamais revenu. Mais il nous avait laissé sans le savoir une partie de lui au café : les jumeaux de 4 ans, Alfred et Romain. Ils avaient pris l’habitude de jouer aux dés sous une table couverte d’une toile cirée rouge et blanche, au milieu des miettes. Pendant ce temps-là,  leur mère, Mathilde disputait une partie de poker juste au-dessus d'eux, avec celui qu’on appelait le P’tit Claude, qui à 50 ans n’avait toujours pas grandi d’un pouce. C'est lui qui mettait le plus d'ambiance ! Toujours le mot pour rire. Toujours une blague à raconter ! Et puis le P'tit Claude, on le respectait. Car c'était aussi le colporteur des rumeurs de la ville. C'était le seul qui sortait du village une fois par semaine. Le seul à oser défier le monde moderne ! Il allait acheter des tissus qu'il revendait ensuite discrètement, du côté du stock des bouteilles vides, à Gertrude ou à Marie. Et pendant ce temps, le gros Paul ne perdait jamais une miette de ce qu'il se passait. Il écrivait. Il racontait. Il traçait notre vie. Pour se souvenir, il disait, quand nous nous retrouverons chez les vieux et que nous aurons tous perdu la boule !

Souvent Mathilde demandait au P'tit Claude des nouvelles du Jacques. Et toujours la même rengaine : "La ville est trop grande, ma fille, c'est comme chercher une aiguille dans une botte de foin ! ".

Et la vie s’éternisait autour du café comme si le temps n'avait aucune emprise sur lui. Ca sentait bon la chaleur, la limonade et le coca !

Ils étaient tous jeunes, pas forcément beaux, mais jeunes. Et le monde qu’ils refaisaient dans ce bar était le nôtre, celui d'une jeunesse qui se contentait de ce qu'elle avait, de ce qu'elle voyait et de ce qu'elle entendait. Ils débitaient des bobards les uns sur les autres. Les rires fusaient d'une table à l'autre, les histoires aussi, il faut bien le dire. On se titillait, on se cherchait, on se disputait mais on s'aimait bien. Le petit bistrot braillait de fougue et de vie. C’était encore un endroit ou le bonheur et le pittoresque se fondaient dans les volutes de fumées, naturellement. Et le Germain, le patron de notre planque était le plus heureux du monde. L'homme aux clins d'œil. A chaque fois qu'une âme passait la porte de son établissement, ses yeux ne pouvaient s'empêcher d'adresser un sourire de bienvenue. Il était comme ça le Germain. Simple, gentil et heureux.

Aujourd’hui il ne reste plus grand-chose de cette époque. Des murs délabrés, des chaises à moitié cassées, un lit de poussière sur le bar, du moins c’est ce que j’entrevois du dehors. Le café est fermé.

Je suis la fille de la Marie. J’ai grandi dans ce bar jusqu’à ce que ma mère n’en parte sur une civière. Rupture d’anévrisme.  A 30 ans ce n’est pas juste.

J’entends encore les rires du P’tit Claude, les engueulades du Léon, et toutes ces femmes qui me choyaient : la Mathilde, la Gertrude, et la Béatrice. Nous étions une véritable communauté. Une famille. Et les jumeaux étaient comme mes frères, le bistrot comme ma maison-refuge. Je me souviens du grand ventilo au plafond, du bar courant tout au long du mur d’époque, de la grande cave du sous-sol où nous jouions à cache-cache au milieu de la réserve à bouteilles, le parquet usé, les vieilles pierres, la lumière tamisée.

Puis on est venu me chercher à mon tour. J’avais 8 ans. Un oncle lointain. Je suis partie à la ville. Je ne suis plus jamais retournée au village jusqu’à aujourd’hui. Il faut dire que ma famille adoptive a tout fait pour m’éloigner de mon enfance. « Ta mère traînait avec des imbéciles dans un bar toute la sainte journée,  on ne sait même pas qui est ton père ! Tu n’as rien à faire là-bas, ce n’est pas ta famille. Ta famille, c’est nous. « Combien de fois ai-je entendu ce discours, combien de fois ? Trop. Certainement trop. J’ai dix-huit ans aujourd’hui. Et je retourne au village. Quelque temps auparavant j’ai reçu par la poste un livre intitulé « Notre temps ». Il y raconte la vie de plusieurs personnes dans un bar pittoresque, le centre du monde dans un trou paumé, et comment par faute de moyen, il avait du fermer, laissant chacun continuer sa route…  Et puis il y avait cette dédicace : «A ma fille ». Ainsi le gros Paul était-il peut-être mon père, à moins que ce ne soit un autre de ces personnages atypiques avec qui j’avais vécu mes huit premières années ? Peu importe la raison de son silence lorsque ma famille adoptive était venue me chercher, peu importe qui il était. Devant la devanture fermée, je retrouve enfin mes racines et me promets de m’attacher à continuer ce livre en essayant de retrouver la trace de chacun…

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