Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

J'ouvre la porte décrépie de La Brûlerie. Des graffitis outrageux maintenant vieillis signent encore l'ouvrage génial d'un artisan oublié. L'odeur familière des grains de café que l'on grille vient chatouiller mes narines. Mes sens s'excitent comme de jeunes adolescents en vacances. Une musique décontractée me souhaite la bienvenue. Je me sens accueilli tel l'ami intime revenu de loin après un long voyage.

 

Je tire la première chaise qui s'esseule.

 

Toute fin prête pour moi ! me dis-je en me laissant choir avec lenteur sur le siège à l'allure confortable. Près d'elle, une table d'un goût rustique m'offre une nappe impeccable dans sa blancheur candide. Tandis que j'attends la serveuse, des bouts de conversations disparates m'assaillent. Je tends l'oreille, davantage par habitude que par curiosité. Une véritable symphonie cacophonique s'impose. Tous ces sons discordants m'agacent un peu.

 

Les yeux dans le vague, le cœur sur le bord des lèvres, je laisse mon esprit se promener où bon lui chante. Qu'est devenue cette jeune déesse que je rencontrais à l'occasion ? Je n'avais jamais pu oublier ses yeux couleur marron. Ni son regard d'une profondeur infinie à me faire chavirer l'âme. À me transformer de bête des enfers en Ange du ciel.

 

Une jeune femme assise à la table d'à côté, attire tout-à-coup mon attention. Je lui trouve une ressemblance étrangement familière. C'était presque à s'y méprendre. Je n'osai y croire. Mais était-ce bien Béatrice ? Et si c'était le cas, pourquoi faisait-elle mine de ne pas me reconnaître ?

 

Un grand gaillard dont l'allure de lascar fait presque peur, se tient droit devant elle. Il écoute bouche fermée, les doigts crispés sur la lingette de table. J'imagine qu'il n'ose pas lever l'autre. Une veine bleutée palpite à sa tempe. Ses mâchoires se serrent sous la pression. Il se sent prêt à mordre. Paré à l'attaque. Il doit ravaler quelque chose d'important, j'en suis presque convaincu. Pourtant, j'aurais juré qu'il était sur le point d'éclater. De la frapper. La peau cuivrée de son visage aux traits durcis tourne à l'écarlate.

 

- T'avais qu'à lui fermer la porte à cette maudite salope ! lance-t-elle. L'homme reste bouche-bée. Et tant qu'à y être, t'aurais pu lui casser le nez à cette trainée. Une véritable Cléopâtre que j'te dis ! avec sa tignasse mal coupée au carré. Un corbeau qu'elle avait l'air, moé j't'le dis.

 

Et toi sale hypocrite, t'avais qu'à n'pas l'chercher ! cogite pour lui-même le fautif. Tandis que son visage devient de plus en plus cramoisi, son menton se cabre à vue d'œil. Il triture la serviette à en faire blanchir ses doigts. Tu vois maintenant comment on peut se sentir quand tu trouves l'autre dans un lit qui n'est pas le sien ! Ben bon pour toi ! T'avais qu'à pas t'y frotter ! Et t'as pas encore tout vu !

 

- Et sa figure ! s'épivarde-t-elle affolée. J'en r'viens tout simplement pas. Une vraie boîte à chaussure ! Et cette poudre de riz ! Quelle horreur ! On aurait dit une poupée ravagée à la face de porcelaine. C'était juste qu'à l'aurait pas craquée à tout moment. Et va savoir quand, où et devant qui ?

 

- Voilà pour vous m'sieur ! susurra la jolie brunette en déposant avec délicatesse le café moka.

 

Mes mains que j'avais croisées machinalement s'ouvrent avec joie. Je ne l'avais pas vu arriver.

 

- Ce s'ra tout ? Même pas un p'tit gueuleton avec ça ?

 

Tout en me saisissant de la belle tasse raffinée, je réponds par la négative.

 

- Même pas ! Non merci. Ça va comment ça.

 

Prendre le moka entre mes mains pour les réchauffer me fit le plus grand bien. Un véritable bonheur. Tant de souvenirs étaient accolés à ce simple geste. Tant de sensations entremêlées d'odeurs agréables. Cet arôme me rappela le parfum délicat que portait Béatrice. Doux, subtil, suave. Comme sa nature si fluide. C'est vrai,  j'allais l'oublier. Qu'elle étrange artiste elle était.

 

Sans attendre un autre commentaire de ma part, elle se détourne. File droit devant. S'arrête quelques pas plus tard devant une table dégoutante qui vient juste de se libérer. Respire à fond, replace son tablier à frou-frou qui glisse un tantinet de travers et dépose nonchalamment le plateau.

 

- Quel toupet il a ce jeunot ! Même pas capable d'un moindre sourire, réussi-t-elle à marmonner tout en dégageant la table de la vaisselle maculée de détritus. Avant, il était si affable, si charmant avec moi. Il me plaisait bien ce client ! Mais là, c'est comme si je n'existais plus. Que lui arrive-t-il ? Il n'a d'yeux que pour elle. Elle n'en vaut pas le coût. Même pas une chandelle. Cette vraie folle qui engueule son copain comme s'il était devenu un pourri, un paria, un moins que rien. Et cela du jour au lendemain. C'est à n'y rien comprendre. Hier encore, elle le dévorait des yeux. Maintenant elle le fusil. À croire qu'il est devenu un véritable monstre en une seule nuit.

 

Puis elle passe tout près de moi avec son plateau chargée. Une tristesse soudaine se lit sur ses beaux yeux mouillés. Des plis s'acharnent à vouloir coiffer les commissures de ses lèvres magnifiques.

 

Je sirote doucement mon café. Je me perds dans mes pensées. Je suis ailleurs. Les bruits s'estompent comme ils sont arrivés. Le temps passe et je suis toujours là.

 

Je laisse le montant de l'addition. Donne un pourboire appréciable. Je me lève. Jette un dernier regard au fond de ma tasse vide. La dernière goutte de café y a dessinée les deux parties d'un cœur abîmé. Un cœur déchiré. Un cœur blessé. Est- ce le mien ? Je n'sais pas. Je n'sais plus.

 

Je quitte le café l'âme en peine, le cœur serré. Fais un aller-retour devant la vitrine. Me retourne.

 

Que lui arrive-t-elle ? Pourquoi cet air dépité lorsqu'elle a croisée mon regard ? Aurai-je dit ou fait quelque chose qui lui a déplu ?

 

Tag(s) : #Textes des auteurs
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :