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Les journaux du matin posés sur le marbre d’une table ronde unijambiste et bancale. Le café noir délicieusement fumant dans la tasse Segafredo où la couche de crème  fait comme un couvercle mousseux. La pépite de chocolat fourrée d'une amande sous son emballage en alu, déposée sur la coupelle comme un cadeau. La première cigarette, enfin, dont l'âpreté désirée vient danser sur l'arôme corsé d'un espresso serré.

Le petit noir qu’on vient chercher quand la salle s’est vidée du premier bataillon laborieux détaché sur le front de la productivité, bien avant l’invasion de celui qui viendra déjeuner sur le pouce.

Ce n’est pas le Florian de la Sérénissime, nulle  Place Saint Marc à traverser, pas de pigeons pour s’envoler, le Lido s’éveille dans d’autres vapeurs matinales.

Ce n’est pas le Café du Commerce,  la Tour Effel pointe sa tête ailleurs, on ne parcourt pas le Champ de Mars. Ici, c’est la Tour de Babel, un bistrot du Marais.

L’anonymat et le silence n’ont pas droit de cité, c’est à peine si l’on distingue le clapotis des verres plongés dans l’évier derrière le bar. Au milieu du charivari, certains tentent l’isolement et suivent difficilement les lignes d’horizon toujours gris des quotidiens froissés par des mains de toutes les couleurs. Isaac déclame en Yiddish les vérités quotidiennes mille fois répétées ; Simon le contredit dans un Ladino qui répercute en échos les accents espagnols de ses ancêtres. Ashkénaze et Sépharade font bon ménage. La Kabylie s’emmêle et Malik y va de son couplet chantant pour commenter les tourments de la planète. Félix rit de toutes ses dents blanches sur fond praline et chocolat ; il ne désespère pas de parvenir un jour à vendre à ses amis  un bracelet made in Côte d’Ivoire, un baume du tigre,  ou un masque africain aux pouvoirs magiques éventés. Au fond de la salle, Elle et Lui n’en peuvent plus de se regarder, l’Amour au bord des yeux. Leur jeunesse se balance des idéologies, des dogmes, des religions, des politiques, fruits redoutables gorgés de pouvoir et capables de détruire la planète en quelques minutes. Elle, c’est Fadhila. La Palestine, que seuls ses parents connaissent, ne peut pas la renier : regard noir d’écureuil, port de déesse des sables, corps de gazelle. Lui, c’est Samuel, petit fils de Rabin ; il n’a jamais mis les pieds sur la terre d’Israël. Fils de goye aussi, il est blond comme sa mère. Fadhila et Samuel s’aiment. Aucune bande de Gaza ne les séparera jamais.

 

Personne ne les a vus entrer dans la salle. Tous les regards et les esprits étaient fixés sur les choses, les mots et les gestes quotidiens. Le journal, la pub sur l’écran de la télé, la blague dont on peine sans l’avouer à comprendre la chute, l’accent de l’autre qui fait rire, qui agace et qu’on finit par trouver musical. Les vieilles rengaines, les clichés de comptoir, l’amicale routine de la Tour de Babel.

Ils étaient trois. Rasés, masqués, armés de barres de métal, et rayonnants d’une haine ramassée dans des strates empilées d’ignorance et  de  perversité.

« Salut les Rebeus, les Feujes, les Bamboulas ! » lança brutalement celui qui conduisait le trio au centre de la salle. C’est la fête des immigrés aujourd’hui ! ».

 

Une déferlante de silence balaya la salle de fond en comble. En l’espace d’un instant, l’odeur rassurante du café tourna sous les relents acides d’une peur collective. Le temps de quitter le présent pour voir danser les vieux démons. Colonisation, ghettos, camps de concentration, pogroms, xénophobie, humiliations, anti-ceci, anti-cela,  et autres babioles puantes qui ornent comme un collier de honte le cou d’une civilisation oublieuse de son humanité.

Juste le temps pour ceux du bistrot de se souvenir qu’ils sont dans la Tour de Babel, pas chez Jo Goldenberg à deux rues d’ici, pas chez Tati, rue de Rennes, et qu’il est temps de parler d’une seule voix.

Aucune trace d’accent Ladino dans la voix calme et ferme du lieutenant Simon Dory lorsqu’ il exhibe son insigne tricolore, et pointe son arme de service sous le nez des trois garçons mal tombés.

« Non, c’est pas la fête des immigrés, aujourd’hui, c’est la vôtre… ».

 

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