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Je suis ce que l’on appelle un titi parisien et je peux vous dire qu’avant l’arrivée de l’homme au cartable, j’en ai vu défiler moi dans ce café. Pendant des années, j’ai été le témoin le plus assidu des allées et venues sur cette terrasse. Jusqu’ à ce terrible jour où je me suis vu chassé comme un malpropre. C’est vraiment ignorer mon rituel quotidien pour rendre mes plumes des plus resplendissantes. C’est pourquoi, je tiens aujourd’hui la plus belle d’entre elles pour vous compter mes mémoires.

 

Je suis arrivé là pour la première fois un beau jour de printemps, j’étais heureux et comme il se doit je sifflais à tue-tête. Enchantée par ce magnifique chant d’oiseau, Célestine la bonne petite vieille a fini par laisser tomber subrepticement une miette de son délicieux biscuit. J’ai immédiatement et maladroitement effectué une  plongée en piqué, ce qui se révèle un exploit pour un moineau ! Evidemment, j’ai raté ma cible. Après plusieurs essais infructueux, j’ai tenté l’approche plus conventionnelle par sautillements  et là, victoire : j’ai enfin gagné ce petit morceau tant convoité. Puis Célestine est devenue mon amie et j’ai rangé mon costume d’effarouché pour me laisser apprivoiser. Célestine était ce que l’on appelle une coutumière des lieux. Chaque jour, à l’heure du goûter avec une précision de métronome, elle venait chercher ici l’inspiration de son journal intime qu’elle rédigeait sur place. A quatre heures précises, on pouvait entendre :

-        Bonjour, madame Célestine, un p’tit crème et son sablé spécial maison ?

-        Parfaitement mon cher ami et n’oubliez pas mon petit caramel au beurre salé.

-        C’est comme si c’était fait !

 

 

Un vendredi sur deux, c’était le père de famille séparé qui venait prendre son petit galopin en attendant la sortie des classes. Célestine avait toujours un bon mot pour effacer la tristesse qui transparaissait trop souvent dans le regard de cet interlocuteur bi-mensuel.

-        Bonjour Patrick, quelle merveilleuse journée vous ne trouvez pas ?Avec le retour du printemps, vous aller enfin pouvoir la faire cette descente du canal St Martin avec votre  fille !

-        C’est prévu  pour le mois prochain, j’ai réussi à faire quelques économies pour ma petite princesse.

 

A l’évocation de sa fille son regard s’illuminait et perdait son voile maussade.

Célestine ne le savait que trop bien et elle ne ratait jamais une occasion pour lui redonner le sourire.

 

Il y avait aussi dans mon café les nounous du quartier qui venaient parfois prendre le thé.

-  Tu sais quoi, l’autre jour, Benjamin…

-  Non, sans blagues….

 

Complètement indifférentes à ma présence, elles n’en laissaient pas moins tomber quelques morceaux, que j’avais tout le loisir de récupérer aux heures creuses.

Ces fameux moments bénis où toute la terrasse m’appartenait, quel pied ! je pouvais à loisir scruter les moindres recoins sans aucune crainte. J’étais le roi du monde.

Alors qu’ à l’intérieur, on entendait des bruits de vaisselle, des sifflotements, des grognements parfois.

-    Ah non  mais c’est pas vrai, il m’a encore rangé ça là ! JIM VIENS VOIR LA !!!

-    Euh oui…

Je t’ai déjà expliqué, qu’on ne mélangeait pas les torchons et les serviettes…

 

 

Quotidiennement, j’avais droit à mon lot de touristes. Bien souvent je ne comprenais pas un traître mot mais je me régalais de leurs encas divers et variés. Bien que ce ne soit pas autorisé dans l’établissement, le patron fermait souvent les yeux car il ne voulait pas perdre ses meilleurs clients. Les japonais très nombreux étaient friands de barres céréalières et ils laissaient tomber de délicieuses graines de sésame. Un vrai régal !

Les miettes de cookies des américains me ravissaient également.

Les italiens eux parlaient très fort et m’effrayaient quelque peu avec toutes leurs gesticulations. De toute façon, pour la plupart, ils ne buvaient que du café, il n’y avait donc rien d’intéressant à se fourrer dans le bec.

J’en ai vu défiler des touristes, certains bienveillants d’autres indifférents ou bien méchants .

 

 

Je voudrais maintenant dédier un petit paragraphe aux amoureux car ils me rappellent le bon vieux temps…Mais surtout, ils avaient tous un regard amusé et chargé de tendresse à mon égard. Nombreux étaient ceux qui cherchaient sur la carte de quoi répandre des miettes rien que pour moi. En plus, ils se parlaient toujours doucement et tendrement ce qui me convenait à merveille. Au premier coup d’œil, je savais les repérer car ils choisissaient leur table pour avoir tout le loisir d’observer l’environnement comme pour s’approprier les lieux le temps d’une pause. Ils prenaient leur temps, regardaient les passants et s’échangeaient des propos sur ce qu’ils voyaient.

 

 

Et puis, il y avait également les hommes d’affaire, toujours pressés. Généralement très élégants et toujours accompagnés d’une mallette ou d’un cartable. Reconnaissables avant tout par leur portable accroché à l’oreille, même si (et je le déplore car ça casse l’ambiance) ce n’était pas les seuls ! Comme ils ne restaient jamais longtemps, je ne m’en préoccupais guère…

 

Jusqu’au jour où ce maudit inspecteur a débarqué en décrétant que trop de fientes étaient présentes sur la terrasse avec certaines tables qui laissaient à désirer ce qui était vraiment inadmissible. La suite vous la connaissez.

 

 

Il y a tant à dire sur la vie d’un café que j’aurais pu évoquer ceux qui parlent tout seul, non non, je vous vois venir, ils n’ont même pas une oreillette reliée à leur téléphone mobile, ils causent vraiment dans le vide ; ou bien les jeunes qui viennent refaire le monde ; et encore les copropriétaires qui se font une réunion exceptionnelle…

Il y a tant à raconter que je pourrais en écrire un roman. Mais je n’ai pas le cœur à cela. Depuis ce triste épisode de l’homme au cartable je suis en sursis dans ce nouvel établissement, en plein cœur du quartier latin. Ce n’est pas un café mais une boulangerie améliorée qui offre des boissons chaudes. Ils n’ont pas encore eu de contrôle alors ils ne sont pas vraiment regardants . Du coup je me suis fait pleins d’amis à plumes. Mais ce n’est plus pareil, je suis tellement nostalgique de mon café d’antan…

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