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C’est un soir d’été que j’ai aperçu pour la première fois cette femme élégante et suave. Un petit orchestre jouait un concerto improvisé, attirant l’attention des pressés comme des flâneurs. Il s’était installé sous le chêne centenaire au feuillage immense, la fontaine, un peu plus loin chantonnait sa complainte d’eau claire et fraîche, laissant dans l’atmosphère comme un avant goût de repos.

Il n’était pas très tôt quand je suis sorti de ma petite chambre sous les toits pour la première fois de la journée. C’est la musique qui m’avait réveillé, et puis les caresses et minauderies d’Annette, cette pauvre fille qui s’était amourachée de moi. « T’as d’l’allure, toi » me disait-elle souvent. Son inquiétude, ses colères et sa jalousie me lassaient, je ne tenais pas à me caser, papillon de nuit que j’étais, libre et sans attaches. A mon retour, j’avais la ferme intention de la renvoyer chez son mari, ce que j’aurai dû faire depuis longtemps.

Au milieu d’une bousculade je croisais Pierrot et Honoré, un duo d’ivrognes qui hantait les rues depuis toujours, inséparables et ridicules. J’eus toutes les peines du monde à m’en défaire : la moindre occasion était bonne pour tenter de m’enrôler dans leurs beuveries quotidiennes. Après maintes manœuvres je parvins à les convaincre de boire une pinte à ma santé, la promesse d’une chopine fit qu’ils m’oublièrent dans la minute.

C’est en me dirigeant vers la Grand Place que je la vis. Elle était tout de noir vêtu, un plumetis sombre posé sur un front haut et de beaux cheveux châtains savamment emmêlés, elle avait cet air empli de gravité et de sérieux des femmes mûres, un visage fin et délicat au teint de porcelaine, une bouche charnue, sans fard ni artifice, un cou gracile et délicat, une épaule frêle légèrement dénudée. Elle marchait rêveusement dans ce quartier un peu populaire qui ne devait pas être le sien, une expression de douceur dans ses yeux gris perle, un contraste étonnant avec l’austérité de sa tenue. Elle était accompagnée d’une petite femme un peu boulotte, une chaperonne qui riait sans cesse, une bonté infinie dans les gestes et le regard, prodiguant certainement un conseil de bonne tenue à chaque instant. Je me sentais bien laid avec mon haut de forme et ma redingote quelque peu élimés, mes brodequins pas bien nets et mes moustaches en bataille.

Mon cœur manqua un battement et devint irrégulier lorsque la belle veuve se retourna et planta ses pupilles dans les miennes mais sans paraître me voir, j’étais pourtant tout proche d’elle : je sentais son parfum délicat de rose. Un hochement de tête n’aurait pas suffi à attirer son attention. J’aurai voulu sortir de ma réserve, du silence dans lequel je me sentais englué, lui glisser à l’oreille un murmure discret pour obtenir un sourire, une étincelle de curiosité dans ses prunelles ou un rendez-vous peut être, en somme ce que je jouais avec ces filles d’ailleurs dont la légèreté n’est pas une légende. Mais pas cette femme-là, elle est de celles qui promettent un avenir à l’homme, où l’essentiel est d’aimer vraiment, avec le cœur, avec la vie.

Ma destinée ne fût pas celle dont je rêvais à l’aube de mes amours ; j’ai fini par épouser Annette, son mari ayant succombé sous les sabots de son cheval trop impérieux. Nous avons une maisonnette en ville, où elle a élevé avec brio nos cinq têtes blondes qui font ma fierté. Elle est exigeante, Annette, bonne épouse et bonne mère, sans une plainte. Malgré les années qui ont passé, je n’ai jamais oublié cette beauté en deuil qui me subjugua, m’envouta ce fameux soir d’été. Je n’ai jamais su qui elle était mais chaque soir je sens ce parfum qui m’enivre encore, je revis cette sensation lorsque ses yeux rencontrèrent les miens : celle où la prochaine minute n’existera jamais, où le temps se fige dans un mystère insondable. Je mourrai avec ce souvenir au fond de ma tête. Je sais que je la verrai là-haut, au paradis, et là, c’est promis je lui murmurerai ces mots encore jamais prononcés : « je vous aime »

Tag(s) : #Textes des auteurs
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