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Quand les chemises noires des brigades de Turin ont déboulé en pleine nuit, ils étaient encore en  haut de la ruelle que je savais déjà qu’ils nous cherchaient. Pas nous, Lui : Giovanni B., l’opposant au régime fasciste du Duce, l’empêcheur de couler au fond du bouillon sulfureux de la dictature annoncée, le second nom sur la liste des condamnés à mort en ce mois de décembre 1922, à Torino, capitale industrielle du Piémont. J’ai gardé la tête froide. J’avais répété cent fois déjà les gestes qu’il conviendrait de faire. J’ai saisi le balluchon caché sous le lit. De quoi tenir un bon moment : quelques vêtements, nos économies, les documents compromettants pour nos camarades mais qu’il ne fallait pas détruire, ses papiers à lui, et les actes de naissance de nos enfants.

-          J’ai été dénoncé, Luigia !

-           Oui, je les entends, ils arrivent...  Sauve-toi, je t’en supplie, sauve-toi.

-          Gramsci est en Suisse, je vais le rejoindre. Il n'y a que là-bas que je puisse aller !

-          Pars, maintenant ! Je trouverai le moyen de te rejoindre.

-          Si tu peux, va voir au journal,  Piero G. t’aidera sûrement.

Je savais depuis le début de l’après midi qu’il n’y aurait rien à attendre de l’équipe de rédaction de « L’Unità ». Les locaux avaient été saccagés par les meutes déchaînées des fascistes, et Piero G., l’un des principaux rédacteurs, avait été jeté dans un camion avec d'autres  intellectuels trop à gauche. Ce n’était pas le moment de le dire à Giovanni.

-          Oui, ne t’inquiète pas, je trouverai de l’aide.

-          Mamine, pardon. Embrasse les enfants, dis-leur que je vais revenir, dis-leur qu’on va bientôt se retrouver. Dis-leur…

-          Je t’en supplie, file, ils vont te tuer !  Ne t’inquiète pas pour nous. ..

Le bruit des bottes martelant les pavés de la via Vittorio s’est éteint au seuil de la maison. Une éternité interrompue brusquement par l’effondrement de la vitre et le choc des pierres lancées sur la porte d’entrée.

-          Ouvrez ! Giovanni B., traître au régime, tu es sur la liste. Sors tout de suite, cochon de communiste !

-          Il n’est pas là…

J’ai ouvert la porte avant qu’elle ne s’écroule sous les coups. J’ai entendu derrière moi les enfants qui avançaient pieds nus dans le couloir, pour venir se réfugier dans mes jupes. Plus loin, dans son berceau, Tino pleurait. Le boucan les avait réveillés.

-          Puisque je vous dis qu’il n’est pas là ! Il n’est pas rentré ce soir. Partez !

 

Fier de sa chemise noire et de ses bottes lustrées, Fernando Piacemi, tout juste dix-sept ans, venait d’être promu chef de brigade du corso Moncalieri. Chef de meute !

-Tais-toi, la Scavia, tu mens, il est là ton mari. Qu’il se rende, sinon…

- Sinon quoi, Fernando ? Tu as oublié les bonnes manières, tu as oublié que je t’ai connu dans le ventre de ta mère ? Tu ne te souviens plus que ce cochon de Giovanni que tu veux saigner ce soir t’a fait sauter sur ses genoux ? Tu as oublié aussi que cette maison que tu veux assaillir avec ta meute de chiens fous est celle où tu venais manger quand il n’y avait pas assez chez ta pauvre mère ? Tu as perdu la mémoire, Fernando ?

- La ferme, la Scavia, ou je t’emmène aussi ! Allez les gars, fouillez la maison et sortez-le de là !

 

 

Marietta est une petite bonne femme de sept ans, courageuse comme ses parents. Lorsqu’elle comprend que le milicien  s’approche de sa mère pour la bousculer et la frapper, elle s’’interpose en hurlant : « Va-t-en, va-t-en ! ». Surpris, l’homme recule de quelques pas sous l’œil amusé de ses camarades de violence. Humilié, il jette violemment le pavé qu’il tient à la main. Marietta s’écroule et jamais plus ne se lèvera.

 

J’ai dû sortir le Père Guiseppe de la sacristie quasiment par la force. Quand il m’a vue entrer dans l’église le lendemain matin, il s’est enfui. Je n’ai pas baissé les bras, il fallait qu’il m’écoute, il fallait qu’il bénisse le cercueil de ma fille.

-          Mais mon Père, vous ne pouvez pas faire ça !

-          Non, Luigia, n’insiste pas, je ne peux pas. C’est toute la paroisse que je mets en danger si j’accepte d’enterrer  la fille d’un communiste révolutionnaire. Tu ne sais pas ce que je risque ? Tu veux me faire fusiller, c’est ça que tu veux ?

-          Au nom de Dieu, je vous le demande encore, Padre. Vous l’avez baptisée, ma Marietta. Elle a communié aussi. C’est l’enfant de Dieu !

-          Il faut que tu partes. S’il te plait, Luigia, va-t-en.

Il m’a poussée sur le parvis. Il pleuvait. J’ai retiré la petite croix que je portais au cou et l’ai jetée sur la porte qui se refermait.

 

De mes mains, j’ai gratté la terre mouillée du cimetière. J’ai creusé la tombe de ma petite, à côté de celle de mes parents. Je n’ai pas pleuré, mes autres enfants me regardaient. Je n’ai pas baissé les yeux, les voisins m’épiaient derrière leurs volets à demi fermés. Je n’ai pas courbé le dos ni léché le cuir des bottes noires.

Je survivrai.

 

J’ai survécu.

Je n’ai rien emporté sur les routes gelées. Tino reposait sur mon dos dans un hamac improvisé, les trois filles marchaient à mes côtés. Nous portions tous nos vêtements sur nous et les enfants riaient quand je nous comparais à des oignons, constitués comme eux de multiples couches. Nous avons chanté pour continuer d’avancer. Parfois, heureusement, un camionneur ou un marchand de bétail nous prenait à bord. Une femme et quatre enfants, sans bagages, sans argent, fuyant la haine et la folie humaines.

Je ne sais plus combien de jours nous avons marché, sur combien de portes nous avons cogné chaque soir à la recherche d’un asile pour la nuit, combien de fois j’ai  ignoré ma dignité pour recevoir l’aumône. Il fallait manger. Je ne sais plus quand nous avons finalement passé le col d’où l’on apercevait la Suisse.  Je me souviens qu’il était enneigé et que le soleil nous avait réchauffés.

Nous sommes entrés dans Genève extenués, sales, désemparés mais heureux d’avoir atteint notre but. Nous étions tous encore vivants.

J’ai cherché la maison où Gramsci s’était réfugié. Il s’était absenté, il séjournait en France où se tenaient les débats préparatoires d’un congrès.

Il était ma seule chance de survie dans cette grande ville étrangère, le seul  maillon qui me reliait au père de mes enfants, et il n’était pas là. Madame Koenberg, la vieille gouvernante de Gramsci, avait un cœur tendre, un cœur avec des yeux pour voir la détresse des autres. Elle m’a aidée. Grâce à elle, j’ai trouvé un travail de femme de ménage dans un hôtel où nous logions, les enfants et moi. Le matin, très tôt,  je vendais aussi des journaux à la gare de Genève.

Chaque jour, j’attendais Giovanni dont je n’avais aucune nouvelle. Je savais pourtant qu’il était vivant. Ma chair me le disait.

 

Tous les matins, les voyageurs passent devant le petit kiosque à journaux tenu depuis six mois par Luigia Scavia. Une petite femme aux cheveux blond cendré, au regard bleu assombri de fatigue, mais  déterminé. Vieillie avant l’âge, nimbée de la dignité des survivants. Tous les matins, vers neuf heures, l’aînée de ses filles, Léone, vient déposer le petit dernier, Tino. C’est l’heure où il vient téter le sein de sa mère. Tino a deux ans.  Il est encore nourri du lait maternel et de quelques fruits tannés ramassés dans les poubelles des beaux quartiers. Luigia ne peut pas le sevrer, l’argent  qu’elle gagne ne suffit pas à nourrir quatre enfants. Les  filles se débrouillent. Tina a douze ans. Avant la fuite, elle travaillait déjà dans les usines textiles de Turin, de nuit, lorsque les machines sont arrêtées et que les petits enfants peuvent passer entre les rouages pour nettoyer les chaines. Jamais elle ne s’est endormie : ceux qui cédaient au sommeil étaient broyés par les machines que le contremaitre relançait le matin. Aujourd’hui, elle travaille à Genève, de nuit aussi, sans être déclarée : elle n’a pas l’âge pour travailler. Juchée sur un escabeau, elle tourne du chocolat fondu dans d’énormes marmites. Jamais elle ne s’est endormie. On raconte à la chocolaterie que certains sont tombés dans les marmites et se sont noyés dans le chocolat chaud. Tina n’aimera jamais plus le chocolat. Guiseppina a six ans. Elle aide sa mère comme elle peut. Elle a appris à laver le linge et à repasser.

 

« Maman, maman, ça y est ! Léone court vers le kiosque, trainant le petit Tino derrière elle. Madame Koenberg a reçu un télégramme ! Papa est en France, papa est vivant, il est en France, avec Gramsci !

J’ai remercié le Seigneur. Non, pas le Seigneur qui ne veut pas veiller sur la tombe de mon enfant, plus jamais. J’ai remercié la chance et la vie.

 

Une femme et quatre enfants marchent vers la France. Ils traversent les Alpes, parfois en camion, souvent à pied. Leurs chaussures ne sont plus que des souvenirs. Semelles trouées, haillons, qu’importe. Giovanni est vivant.

 Luigia Scavia lui ramène sa femme et ses enfants.

 

 

2006 – Turin

Bercée durant l’enfance par les récits féeriques des exploits d’un aïeul italien  entré dans l’Histoire par la porte de la résistance au fascisme, Josiane s’est enfin décidée à retrouver la trace du héros.

Elle découvre Turin où l’Institut d’études politiques accepte qu’elle consulte les archives  concernant son arrière-grand- père. Sur la grande table mise à sa disposition, l’archiviste a déposé une dizaine d’énormes cartons où rien n’est classé. Des coupures de presse jaunies, des correspondances manuscrites, un ouvrage inachevé sur le marxisme, des communications, des tracts d’époque, des photos d’hommes jeunes figés pour la postérité syndicale devant les Usines Fiat du Lingotto. Parmi eux, Giovanni B. Partout dans ces cartons poussiéreux, c’est l’homme politique qu’elle rencontre, l’homme public. 

Cinq jours durant, elle fait la moisson des données qui lui permettront d’écrire enfin la biographie du héros.

Alors qu’elle s’apprête à refermer le dernier carton, un petit carnet rouge s’échappe d’un dossier. Josiane sourit. C’est peut être ce qu’elle n’espérait plus. Quelques notes où elle ferait connaissance avec l’homme privé. Pas le héros. Non, son « bisnono », son arrière-grand- père.

Le carnet est rongé de vieillesse, la reliure s’effrite. Rien n’indique à Josiane qu’elle va rencontrer celle dont personne ne lui a jamais parlé : la Donna dell’Ombra.

Giornale di Luigia Scavia – Mese di Dicembre 1922

« Quando le camicie nere delle brigate di Torino addebitarono in giù nella piena notte... »

(Quand les chemises noires des brigades de Turin ont déboulé en pleine nuit…).

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