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            Flo, comment te quitter ? Depuis trente-deux ans, nous avons vécu tant de vies ensemble ! Notre étrange rencontre, l'affolement inattendu de nos sens, ce départ du même pas dans des marches interminables. La faim, les fièvres, les peuplades imprévisibles, les bivouacs au milieu des bêtes fauves. Puis la reconnaissance, la gloire, et nos vies enfin apaisées, goûtées intensément.

 

            Nous avons toujours tant partagé ! Pourtant, tu étais seule pour croiser le mépris de mes compatriotes. Pour eux, tu n'étais qu'une gourgandine, un caprice sur lequel il convenait de fermer les yeux. Mais je savais, moi, que de nous deux, la plus forte c'était toi.

 

            Tu étais née forte. Je l'ai su dès l'instant où je t'ai aperçue sur ce marché de Vadin, en Bulgarie, où l'on vendait des captives blanches. Tu n'avais que dix-sept ans. Tu avais perdu tes parents, ta patrie, ta liberté, mais dans tes yeux flambait tout l'orgueil des Magyars et de la lignée des Finiann von Sass. Tu étais fière et belle. Tu es devenue mienne.

 

            De toi, je n'ai parlé à personne. Qu'auraient dit mes enfants ? Que je trahissais le souvenir de leur mère. Tu n'étais même pas Anglaise ! Et puis trop jeune, trop jolie. Une intrigante. Aussi, c'est à l'insu de tous que je t'ai emmenée, toi, ma ravissante maîtresse de vingt ans, à la recherche des sources du Nil.

 

            Tu n'attendais ni robes, ni bals, ni galanteries. Tu ne m'as jamais rien demandé si ce n'est d'être là où j'étais, chez les Nouers, les Shilloucks ou les Acholi. Ha! Te souviens-tu de ma colère quand le roi Kamrasi a voulu que je te prête à lui pour la nuit ? C'est l'usage, voulait-il me faire comprendre en m'offrant quelques jolies personnes de sa cour. Que m'importaient ces beautés noires ? Pendant que je menaçais le roi de mon arme, tu es remontée en hâte sur ton boeuf et nous avons fui cet étrange royaume. Comme nous avons souvent ri, plus tard, de cette aventure ! Et Sa Majesté Kamrasi doit se souvenir de notre passage : rappelle-toi comme il redemandait de cet alcool de patates douces que j'avais distillées. Il était à peine buvable mais j'avais oublié depuis si longtemps le goût du whisky. Et puis, pour les fièvres, c'était un bon remède !

 

            Cette insolation qui a failli t'emporter ! Nos gens creusaient déjà ta tombe quand le cri d'une hyène a secoué mon chagrin. Non, je ne t'abandonnerais pas si loin de tout, dans ce bout du monde où les fauves troubleraient à jamais ton repos. Tu devais vivre. Peu à peu, la fièvre t'a quittée. Je sais, moi, que c'est la force de notre amour qui t'a sauvée.

 

            Ma concubine ! Trente mois de marche terrible t'ont rendue plus solide sans entamer ton âme généreuse. Jamais un plainte, jamais un soupir, jamais un doute. Jamais... Oh! si, sans doute, mais ta patience et ta fermeté leur ont imposé silence pour dépasser les obstacles, jour après jour. Ta récompense, tu l'as goûtée, ta main dans la mienne, lorsque nous avons contemplé la mer de vif argent encastrée dans les montagnes du Bouganda et la cataracte fumante dont le grondement salue la naissance du Nil. Nous étions les premiers. Nous étions ensemble. Nous avions tout gagné.

 

            Que t'importait le regard des autres ? Tu as négligé l'entrave des jupes et, sans rien perdre de ta grâce, tu as osé le pantalon. Te rappelles-tu cette pauvre demoiselle Tinne qui s'enfonçait dans le Sahara avec ses caméristes et ses crinolines ? Elles doivent être folles, avions-nous souri. Des tentes et des lits de sangles, à la rigueur, mais que faire d'argenterie à son chiffre, de services à thé en porcelaine et de cartons à chapeaux? Elle voulait garder son rang, elle a perdu la vie. Toi, ce que ton corps pouvait supporter, ta pudeur le pouvait aussi. En pantalon, sans alliance au doigt, tu forçais le respect. Et à notre retour à Londres, j'ai fait de toi Lady Baker. En t'offrant mon nom, mon titre, je te disais enfin ma reconnaissance, mon admiration. Mon amour.

 

            Nous sommes retournés en Afrique. Trois ans encore, à traquer les esclavagistes. Et ces trois années, tu les as traversées avec le même courage tranquille, prête à soutenir un siège pendant que tu reprisais nos vêtements ou que tu cuisinais un steak d'hippopotame. Ma Flo, ma femme multiple et constante ! Au Bouganda, ils t'ont nommée Aniadoué, la Fille de la Lune. Que ce nom te va bien, toi qui n'as cessé de pencher sur mes rêves et mes peurs d'homme ton beau visage lumineux !

 

            Flo, voilà aujourd'hui vingt ans que tu as quitté ton pantalon usé pour une robe de soie ou de velours, les flamboyants pour les delphiniums de notre manoir, les peuples nus et sauvages pour la tribu de mes petits-enfants. Je suis vieux maintenant. Je vais devoir te quitter, mais avec quels regrets ! Bientôt, tu porteras mon deuil. On fera des funérailles grandioses à Sir Samuel Baker, qui découvrit les sources du Nil. Tu te tiendras bien droite car tu seras fière de moi. Pas tant pour mes exploits d'explorateur que de l'amour que tu m'as inspiré et qui nous a fait respirer. C'est lui qui a fait de moi l'homme que je suis.

 

            Sois brave, ma Flo. Prends soin des miens et ne cesse pas de sourire : une Fille de la Lune, toujours, met la lumière dans la nuit.

 

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