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Aussi loin qu'il remontât dans ses souvenirs, il avait toujours été seul. Il ignorait qui était sa mère, tout autant son père. Il savait qu'il avait été recueilli à quatre ans par les Maillard, paysans durs à la tâche, au cœur sec. Il avait été enrôlé très vite aux travaux des champs, travaillant à sa mesure, quelquefois davantage : la mère Maillard était femme stérile de corps et de sentiments. Il n'était pas malheureux ; il n'était pas heureux non plus. Il n'aurait su le dire exactement.

 

Il avait appris à lire seul sur un vieux catalogue Manufrance qu'il cachait précieusement sous sa paillasse, dans le grenier. Et le monde s'était ordonné autour de fusils dont il ignorait à quoi ils pouvaient servir, de cannes à pêche, de conseils avisés relatifs à des plantes qu'il n'avait jamais vues, de photos d'oiseaux qu'il cherchait dans le ciel de ce coin des Ardennes aussi peu hospitalier aux animaux qu'il l'était aux hommes.

 

Il avait grandi, forci. Les Maillard soignaient leurs rares animaux à hauteur du capital qu'ils représentaient : cela leur avait été un crève-cœur de devoir se séparer de lui quand sa feuille d'appel de l'armée avait été reçue.

 

Il avait fait son temps d'armée en compagnie de paysans comme lui. Il avait appris à se servir d'un fusil et n'avait pas aimé cela. Il avait été initié à d'autres connaissances qu'il n'avait pas aimées davantage : la cigarette, l'alcool, la femme, tous plaisirs que ses compagnons de chambrée semblaient goûter à l'extrême et ne lui avaient provoqué que malaises et désagréments. Comme il était parmi les rares sachant lire, on lui avait confié quelques travaux de classement et de rangement, moyennant quoi il pouvait puiser à loisir dans la maigre bibliothèque de son unité : il y avait gagné un statut de « savant » lui procurant tranquillité, bonheur de lire, et solitude.

 

Son temps terminé, il était rentré à la ferme et la mère Maillard l'avait accueilli d'un « ah te vlà, c'étions point trop tôt » un peu plus chaud qu'à l'accoutumée : le père Maillard venait de décéder d'un mauvais coup de froid non soigné, le médecin c'était pour les riches. Et la vie de ferme avait repris, jour après jour, récolte après récolte, certaines bonnes, d'autres moins, toutes de mauvaise qualité, la terre même rechignait à sourire. Les saisons étaient passées, les années aussi. La mère Maillard, peu loquace de nature, s'était repliée sur elle et ne parlait plus qu'à ses quelques poules et lapins. Le brouet qu'elle préparait était invariablement le même du premier au dernier jour de l'année, leur donnant l'occasion d'échanger les seuls mots de la journée, toujours les mêmes : « L'est bon l'fricot, la mère » « J'étions point ta mère ».

 

Et la mère Maillard à son tour était partie, un matin de décembre, sans un mot, sans un bruit, sans laisser d'autre trace de son passage qu'un bout de papier tout jauni au fond de sa poche de tablier, rédigé de la main du père Maillard, portant ces mots : « la maison au Noël, avec les terres aussi ». La neige s'était mise à tomber et la neige possède ce secret de rendre au cœur en un souffle la joie naïve que les années lui ont impitoyablement arrachée. Noël avait été heureux : les flocons lui caressaient le visage comme jamais main de femme ne l'avait fait. Il avait ensuite suivi le corbillard accompagné de rares voisins, tous paysans austères et taiseux. On l'avait salué d'un « C'est la vie, père Noël » et c'est ainsi qu'il avait su que ce nom l'assignait enfin à une place dans la communauté des humains.

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