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Dehors, l'orage grondait et je n'imaginais pas encore que la porte s'ouvrirait si violemment.

C'était une soirée identique à celle que je vivais depuis trois ans :

la télé ronronnait au pied du lit, l'emballage d'un repas prêt à cuire traînait sur la table près du micro-onde. Affalé sur le lit, j'attendais que le sommeil s'infiltre dans mon corps épuisé. Toutes mes nuits commençaient par cette inertie brutale suivie d'une veille anxieuse entre une et quatre heures du matin. Je me rendormais quelques dizaines de minutes.  Avec la sonnerie du réveil, je cueillais des lambeaux d'un rêve inachevé, qui, souvent, embrumait ma chambre d'un parfum d'enfance. Un mauvais café lyophilisé, fortement dosé, le dissipait péniblement. Puis la douche crasseuse sur le palier. Le premier métro, les visages fatigués. L'attente devant l'entrepôt, jusqu'à midi, parfois. Nous étions une vingtaine chaque matin, qui attendions dans l'espoir de pouvoir manger la poussière des chantiers. Du travail aujourd'hui ? « Trois terrassiers, six maçons. Non pas toi, je t'ai déjà dit de plus revenir. Toi, toi et toi, dans le camion. Y'en a pour une dizaine d'heures.» Ils ne demandaient pas de papiers, ces papiers qui tardaient à venir. Le soir, j'espérais en rentrant la convocation de la préfecture ; je n'avais pas de courrier et je reportais au lendemain la promesse d'une prolongation du permis de séjour, la délivrance du permis de travail.

Mais ce soir-là, la porte s'ouvrit, violemment. Je ne sais pas s'ils ont frappé, je n'ai rien entendu. Ils m'ont demandé mes papiers, m'ont poussé hors de la chambre, je n'ai pas eu le temps de prendre ma valise. Dans la fourgonnette, des chinois, deux hommes et deux femmes attendaient entre des uniformes sans visages. L'une des femmes pleurait. Plus tard dans la nuit un homme derrière un bureau m'a posé des questions en feuilletant des paperasses. « Des études de droit – Un frère en prison - Arrêté dans une manifestation - un passeur - en

2002 - des petits boulots – demande d'asile ? Rejetée, oui. » Il s'est penché sur un registre, a saisi son stylo : « Reconduit, centre de rétention, le 26 juillet…. Vous signez, là. Un avocat ? Vous verrez ça plus tard.»

 

Je suis resté dix jours dans ce centre, incapable de penser. Par la fenêtre, je regardais la lune qui refermait la parenthèse sur ma vie de chantier et d'incertitude en terre étrangère. Je comptais les nuages. Dans le ciel sous lequel j'allais vivre désormais, il n'y en aurait pas. Les couleurs seraient plus dures, la chaleur plus vive.

La poussière ne serait plus celle des travaux, mais celle des rues et des vies étouffées. Il est des jours et des lunes, des saisons et des années où la poussière efface l'entendement".

 

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