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Le réveil sonna.. Son premier réflexe fut de s'enfoncer sous la couette pour ne pas affronter cette journée. Pas la force. Pas envie. Comment faire pour accomplir les gestes quotidiens alors que sa vie s'était arrêtée hier ?

Elle le revit chez lui, dans le salon, la main négligemment posée sur une console où trônait la statuette de Bouddha qu'elle aimait tant.

Il l'avait appelée de sa voix si douce pour lui dire qu'il voulait la voir, lui parler. Ça ne lui ressemblait pas d'être si grave. Leur fond de commerce à eux, c'était plutôt la légèreté et la plaisanterie. D'abord intriguée, elle s'était progressivement laissé gagner par l'inquiétude tout en se rendant à cette étrange convocation.

 

Traductrice-interprète, elle écrivait des chansons à ses moments perdus. Elle en conservait tout un stock dans le premier tiroir de son bureau, certaines parfaitement abouties, tandis que d'autres n'étaient encore que des ébauches. Lui, journaliste indépendant, écrivait, entre autres, pour un magazine culturel. A ce titre il avait organisé un concours d'écriture auquel elle avait décidé de s'inscrire, par défi. Sa chanson arrivant en troisième position, elle avait assisté à la remise des prix et au cocktail qui suivait.

C'est au cours de cette soirée qu'il l'avait repérée alors qu'elle était un peu en retrait et semblait légèrement mal à l'aise, presque vulnérable. Cette discrétion, assez inhabituelle dans son milieu professionnel, l'avait touché. Elle lui avait fait part de sa perplexité face à l'arrivisme et la vachardise de certains candidats prêts à tout pour flirter avec la célébrité. La conversation avait roulé tout naturellement sur leurs goûts respectifs : littérature, musique, cinéma... Ils s'étaient découvert de nombreuses affinités. Une amitié solide et sincère était née de cette rencontre, jusqu'à ce fameux dérapage qui les avait légèrement déstabilisés mais qu'ensuite, ils avaient réitéré avec bonheur à la première occasion. Ils avaient également pris l'habitude de travailler à des projets d'écriture communs.

 

Elle qui détestait le mensonge et la trahison, n'avait eu aucune difficulté à se glisser dans cette vie parallèle. A son grand étonnement, pas le moindre sentiment de culpabilité ne venait troubler ce bonheur qu'elle était déterminée à préserver aussi longtemps qu'il ne blesserait personne.

Trois ans de passion, de complicité, de mails enflammés mêlés d'humour, de « sms » tour à tour facétieux, tendres ou coquins, de « chats » nocturnes interminables. Trois ans de rencontres épisodiques mais si denses qu'elle en ressortait purgée de sa lassitude d'une vie aussi riche que monotone. En fait elle s'emmerdait ferme dans sa vie de couple, mais elle ne s'en était aperçue que par contraste : quand leurs échanges s'étaient intensifiés et avaient réactivé chez elle une flambée de sentiments et de sensations enfouis sous les contingences de la routine. Cette histoire marginale fut pour elle une renaissance. Elle s'était retrouvée, avant même de savoir qu'elle s'était perdue.

 

Et voilà qu'il était là, devant elle, et venait de lâcher ces mots qu'elle ne pouvait pas croire. Que son cerveau refusait d'intégrer. Elle n'avait rien vu venir. Lui non plus, semblait-il. Lui ayant expliqué que l'amour l'avait quitté, il redoutait cependant de perdre cette complicité qui leur permettait de tout se dire sans tabou, avec une sincérité qu'il n'avait rencontrée chez personne d'autre. Se sentant d'abord flouée par cette pirouette aussi banale qu'indigne de lui, elle avait compris, après réflexion, ce qu'il voulait dire. Au-delà de son chagrin, elle n'était pas loin de partager son sentiment.

 

Mais pour l'heure, son cœur meurtri et cabossé la torturait. Elle n'avait d'autre projet que de profiter de l'absence de son mari et de ses enfants pour se vautrer voluptueusement dans son chagrin. C'était compter sans Saturne, qui venait de sauter sur l'oreiller. Il s'impatientait et venait réclamer ses croquettes. A contre-cœur, elle risqua un œil hors de la couette et l'aperçut. Il la fixait du bout du lit où il s'était assis, l'air guindé comme s'il portait une minerve. Cette boule de poils allait la forcer à mettre le pied hors du lit, annihilant du même coup toute chance de sombrer dans l'auto-apitoiement.

Saturne avait gagné. Elle se leva péniblement, alla remplir sa gamelle et prépara un café. Son portable lui signala l'arrivée d'un sms. Fébrile, presque hystérique, elle se précipita... Non. C'était sa meilleure amie qui lui proposait une soirée ciné. D'abord tentée de décliner l'offre, elle se ravisa. Une oreille compatissante serait la bienvenue. Soulagée à la perspective de ne pas finir la journée seule, elle alluma son ordinateur pour consulter les programmes. Elle repéra un titre qui sonnait comme une promesse d'embellie : Ce soir elles iraient voir « Le premier jour du reste de ta vie ».

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