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Il avait toujours l’air de quelqu’un qu’on avait floué, cet air dépité, reconnaissable de loin à ses yeux bleus défraichis.  Un pauvre type. Seul, désemparé, renfrogné.

 

La perfidie, la méchanceté, les misères, la connerie des hommes, la vachardise universelle avaient fait de lui un individu dépouillé de tout désir, fade et sans réaction. Il ne menait plus sa vie, il se faisait charrier par elle, se laissant gausser de portes en portes et de rues en rues.

 

Il avait allumé une flambée et restait devant le feu à ruminer son passé annihilé.  

 

Rien, il ne restait rien de son existence, hormis la statuette de plomb qu’il gardait précieusement dans sa besace. Elle représentait une femme qu’il avait surnommée « Saturne », en raison de la froideur de ce métal. Aussi insipide et ronde que la planète du même nom, c’était le seul objet qu’il avait emporté avec lui lorsque sa femme l’avait froidement quitté.

 

Un réflexe de dernière minute. Ramassé par terre avant que la porte ne claque violemment derrière lui, ce premier cadeau de sa femme s’était transformé bien vite en arme puissante et destructrice. Il était loin d’imaginer à l’époque que Cassandre brandirait cette statuette à plusieurs reprises contre lui. Mais au fil des années, il se raccrochait à l’objet cabossé comme un marin à une bouée de sauvetage. Il en avait vécu, des tempêtes, mais celle-ci, dans cette rue qu’il avait fait sienne, dans ce réclusoir où il purgeait sa peine, était bien plus dévastatrice encore.

 

 Il s’était fait faisander comme un débutant. Valère avait été un jeune homme sympathique, bienveillant et sociable, dégageant une aura indiscutable malgré un faciès plutôt repoussant. Des kilos superflus traînés depuis l’adolescence ne lui avaient jamais permis de rencontrer l’âme sœur. Il ne l’attendait pas d’ailleurs, conscient de son physique ingrat. Jusqu’au jour où elle entra dans la galerie d’art qu’il tenait. Une femme belle, parfaite, avec un port de tête tellement impressionnant qu’on aurait dit qu’elle avait porté une minerve toute sa vie, séduisante et plutôt déconcertante pour l’être sensible et inexpérimenté qu’il était, en matière de séduction notamment. Elle sut trouver les mots pour le toucher: la stabilité, un enfant, la vie à deux, main dans la main. Il but ses paroles comme l’on dégusterait un bon whisky de trente ans d’âge.  

 

Les premiers mois de vie commune furent une renaissance pour Valère, un accomplissement. Il retrouva confiance et sérénité. Pourtant, au fil du temps, Cassandre s’avéra être de moins en moins présente, prétextant des tantes ou des cousines malades qu’elle devait veiller, ou bien encore des déplacements à l’étranger pour la société dans laquelle elle disait travailler, et ne parlait plus ni d’enfant ni d’avenir. Valère avait trouvé l'amour, qu'importe s'il n'était pas parfait. Il s’en contentait.

 

L’amour rend aveugle, Valère pourrait vous le dire, et il ne s’inquiéta pas trop de ces échappées, du moment que sa femme se montrait aimante et passionnée lors de leurs retrouvailles. Mais le réveil fut difficile lorsque ses absences prolongées laissèrent peu à peu place à de nombreuses disputes et à des violences qui devinrent vite quotidiennes. Un jour, elle le jeta dehors. Lorsqu’il revint avec un beau bouquet de roses rouges le lendemain, il trouva la maison vide et s’aperçut que Cassandre avait pris soin de vider au préalable le compte joint.

 

 Tout homme sensé aurait pris cela pour une trahison et aurait remué ciel et terre pour la retrouver. Non, Valère le fataliste, habitué aux coups du sort depuis sa tendre enfance, déterminé à porter sa croix, prit cet évènement comme une épreuve supplémentaire. Enfin, c’est ce qu’il fit croire à tout le monde en quittant le quartier, et c’est ce dont il se persuada.

 

Ce soir, loin de tous, devant ce feu qui ne le réchauffe pas, le regard vide, ébauchant un geste hésitant,  il jetterait définitivement sa « Saturne » dans les flammes de l’enfer.

 

Il abdiquerait.

 

Valère était né pour souffrir. C’était sa destinée. Et nul ne pourrait la changer.

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