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« Qu’est-ce que tu as ? Tu en fais une tête ce soir !

- Rien. Je n’ai rien ».

Guidée par des réflexes domestiques, Céline se lève rapidement  et retourne à la cuisine chercher la suite du dîner. Gérald replonge dans le brouillard sonore des informations télévisées qui comme chaque soir sont invitées à la table de la salle à manger. Lassée depuis quelques mois, Céline a renoncé à dénoncer l’intrusion de ce tiers envahissant dont l’omniprésence annihile toute tentative de dialogue avec son compagnon.

Quelques minutes plus tard, alors qu’il engloutit fromages et salade verte, la pub accorde un éclair de conscience au spectateur hypnotisé. Il se tourne vers sa compagne. Elle le fixe d’un  regard sans couleur, les ailes du nez pincées d’une colère contenue. 

-          J’allais oublier, dit-il en détournant les yeux à la recherche du dessert, c’est l’anniversaire de maman. J’appellerai tout à l’heure. On pourrait l’inviter ce week-end, hein ? Pense à lui prendre un bouquet… Hum, délicieux ce tiramisu !

L’écran LCD rayonne d’une influence démesurée. « What Else ? », Georges Clooney sourit dans les vapeurs sensuelles d’un  café virtuel,  et quitte la pièce sur un regard à damner les saintes ménagères. Le bulletin météorologique prend le relais sous la houlette stridente d’une jeune femme sortie tout droit d’un casting pour top modèle. Ses propres reliefs entrent en compétition avec ceux d’un vieil hexagone repoussé dans la banalité, à l’arrière plan.

-          Non.

Surpris dans ses fantasmes climatiques, entre l’anticyclone des Açores et les précipitations annoncées sur le littoral demain toute la journée, Gérald atterrit brusquement sur sa chaise et lorgne sa compagne comme si elle débarquait de Saturne.

-          Quoi, non ?

-          Non. Je n’achèterai pas de bouquet de fleurs pour ta mère, je ne l’invite pas ce week-end, et puisque tu insistes : j’en ai marre de rivaliser avec le buffet de la cuisine !

-          Mais qu’est-ce que tu racontes encore ?

-          Tu le sais très bien, les meubles ou moi, c’est du pareil au même pour toi, de l’utilitaire, rien de plus. A l’exception bien sûr de cette télé de malheur !

-          Tu ne vas pas recommencer. On a une télé, c’est pour la regarder non ? Faut toujours que tu gâches la soirée. Bon, alors, qu’est-ce que tu as ?

-          Rien, laisse tomber, tout va bien.

Céline s’agite, une fesse en équilibre sur le rebord de la chaise, l’autre dans le vide, prête à rejoindre  la cuisine pour ne pas rompre la continuité du service.

La télévision reprend le contrôle audio-visuel de Gérald. La bande annonce tonitruante du film qu’il attendait le détourne définitivement de sa dernière chance. Pour Céline, c’est la goutte d’alcool qui allume la flambée.

 

La jeune femme se lève lentement. Gérald est déjà loin, happé par l’action, l’image et le son. Il échappe à  l’ébauche d’un dialogue de sourds, où s’il pose des questions, jamais il n’entend les réponses.

 

-          Marre, j’en ai marre d’être un meuble, marmonne Céline en s’éloignant vers la chambre.

D’un geste brusque, elle fait tomber la valise cabossée, qui paisiblement s’endormait sur le haut de l’armoire depuis deux ans. Sans faire de choix, elle y enfourne nerveusement une, deux piles de vêtements pris au hasard. Elle attrape ses sous-vêtements dans le tiroir de la commode, et ramasse au passage un ou deux bouquins qu’elle aime bien. Refusant d’y mettre un peu de bonne volonté, le bagage hypertrophié ne se referme pas. Non, la jeune femme n’acceptera pas encore une trahison : elle aplatit le dessus du bagage à coup de poings libérateurs. Groggy, étalé pour le compte, il se ratatine sous les chocs.. Clac. Le fermoir est enclenché. Céline respire mieux, l’esprit tout à  coup purgé des scrupules qui hantent le cœur des femmes et signent leur démission. Des femmes qu’on dit gentilles et qu’on s’empresse de faire glisser dans les sables mouvants d’un quotidien où elles disparaissent derrière l’écran LCD et le buffet de la cuisine. Compagnes dévouées qui s’échouent au fond des oubliettes creusées par l’habitude.

Comme chaque soir après le dîner, Gérald glisse pesamment de sa chaise vers le cousin moelleux du fauteuil : le trône du spectateur, situé bien en face de l’écran vénéré comme la statuette sacrée du Bouddha d’Emeraude.. Le journal déployé sur les genoux, l’homme repu soupire d’aise et étend ses jambes sur la table basse. L’absence de Céline dans la pièce ne perturbe en rien le rituel de détente de ce  guerrier des temps modernes. Elle est de mauvaise humeur la Céline, ça va passer. Suffit d’attendre.  C’est une bonne fille, pas de celles qui vous font des vachardises. Elle est partie se calmer. Elle est probablement couchée. Au réveil, il n’y paraitra plus.

Céline n’a pas claqué la porte. Elle l’a doucement refermée derrière elle, par respect pour les voisins plus que par lâcheté. A l’oubli de son identité, elle a choisi la renaissance. Demain, à Paris, à Londres, à New York, Toronto ou ailleurs, elle redeviendra le jeune écrivain au talent prometteur. A peine vieillie de deux années d’inspiration sacrifiée au confort d’un aveugle tant aimé. Si jeune et amoureux, Gérald disait qu’elle avait toutes les qualités : la beauté, l’intelligence et la patience. Il a malheureusement laissé le dernier volet du triptyque parfait  faisander jusqu’à l’ultime flambée.

Tag(s) : #Textes des auteurs
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