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La lune maintenant, dispersait au loin sur les monts enneigés son voile d’argent, faisant scintiller leur robe immaculée de mille reflets identiques à ceux d'un soleil matinal s'épanchant sur un lac gelé. Il n'était pas plus beau spectacle pour Soledad chaque fois que la lune lui laissait entrapercevoir son visage large et rond, parsemé de tâches de rousseur. Accoudée à la fenêtre de sa caravane, le nez collé contre les carreaux givrés, elle pouvait la scruter du regard pendant des heures entières et partir dans une rêverie intemporelle pendant de longues minutes durant. Elle ne ratait jamais ce rendez-vous nocturne depuis qu'une de ses camarades, gitane de sang comme elle, lui avait confié qu'un jour de pleine lune, cet astre mystérieux lui avait offert son sourire. En revanche, depuis ce soir-là, Maria elle, évitait la lune, obsédée pare le poème de F. Garcia Lorca "Romance de la Lune", que son grand-père lui avait lu, dans lequel la lune avait ravi un petit gitan qui la contemplait avec fascination.  Mais Soledad, du haut de ses sept ans, était une rêveuse, et déjà aussi une grande poète. Elle ne l'entendait pas comme ça, la lune ne pouvait pas être une voleuse d'enfants. Elle n'était pas effrayée par cette histoire, bien au contraire. Sa fascination pour la lune en était d'autant plus gonflée. A tel point qu'elle aurait bien aimé être cet homme, qui trente ans auparavant, avait fait ses premiers pas, et avec lui, l'humanité entière, sur le sol craquelé de l'astre. C'est sûr, elle aussi un jour, marquerait l'humanité et serait la première femme à poser ses talons aiguilles sur la lune. Elle se l'était promis. En attendant, elle guettait la moindre mimique de la grande dame blanche, épiant le moindre changement de face.

 

Colombie - SANTIAGO DE CALI – Quelques années plus tard.

 

Dans une longue avenue ombragée où traîne habituellement une faune bigarrée à la recherche du plaisir de vivre, un corps est découvert, gisant contre les murs du cloître de l’église de La Merced. Il s’agit d’une femme à la peau basanée, les cheveux longs très noirs. Une marre de sang encercle son visage. Elle ne respire plus. Elle tient dans sa main comme un trésor caché, une paire de talons aiguilles.

Les gens du quartier diront qu’il s’agit d’une gitane, qui se faisait appeler Soledad. Qu’elle vivait seule, et qu’elle avait perdu la tête. Elle passait son temps à arpenter les rues du quartier en hurlant que la lune lui avait pris son enfant.  On retrouvera quelques mois plus tard le tableau d’un peintre qui aura immortalisé la scène : une femme sensuelle aux longs cheveux soyeux couleur d’ébène, de grands yeux en amande, vêtue de noir des pieds à la tête, tenant un enfant dans un bras, et sa jolie paire de talons aiguilles de l’autre.

Un autre voisin la reconnaîtra en voyant sa photo dans la gazette du quartier après l’épouvantable meurtre dont elle sera victime, et racontera qu’il avait hébergé dans le temps une jeune femme lui ressemblant beaucoup, très jolie et toujours bien habillée, qui avait fait des études supérieures pour pouvoir réaliser son rêve de marcher sur la lune, et qui reniait ses racines au point de ne jamais parler de son passé. Il poursuivra en disant qu’un jour elle était partie juste après sa rencontre avec un homme de mauvaise vie, probablement d’origine gitane aussi, qui trempait dans la drogue, et qui l’aurait abandonnée juste après lui avoir fait un enfant. D’autres s’empresseront de rajouter qu’elle perdit la tête à ce moment-là. Enfin, une personne de sa communauté ajoutera à ce récit qu’une gitane digne de ce nom ne pouvait aller à l’encontre des croyances et que la lune est un astre sacré, qu’il faut respecter et que malheur arrive à celui qui voudrait la dompter.

 

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