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Par-delà le rideau de hautes herbes acérées, le désert prend à bras le corps ceux qui s’y aventurent.

Quelque part au milieu d’une mer de sable brun et de terre rocailleuse, sous le joug d’une chaleur aveuglante, la maison des Ràmon n’en finit plus de s’écrouler, dernier vestige du village de Parahora.

 

Dix-huit marches rongées, pas plus, pour venir à bout de l’escalier de meunier brinquebalant. A bout de souffle, les jambes griffées par les herbes coupantes, Roxana s’est réfugiée sous les combles de la vieille masure.

Léo Gavaria l’a poursuivie. Plus essoufflé qu’une otarie asthmatique, le visage cramoisi dégoulinant d’une sueur âcre, les muscles endoloris par l’effort de la course, le garçon a trouvé le repaire de sa proie.

Les marches de bois menacent de céder sous l’assaut de ses pas. Il sait exactement où la jeune femme se terre.. Juste au-dessus, là où les lattes de bois pourri s’incurvent comme le fond d’un vieux chaudron prêt à vomir ses entrailles sur le vide.

Dans la vieille baraque, à l’extrême limite de l’effondrement depuis la mort d’Inès l’Envoûteuse, sous les poutres infestées d’une kyrielle d’insectes affamés, dans cette icône de la désolation, les âmes sulfureuses de cinq générations de sorcières s’agitent, fébriles et attentives.

 

Le village de Parahora s’est perdu au fil du temps dans un no man’s land au Nord d’un Brésil privé de carnavals bariolés et de plages paradisiaques. Avant de disparaître, les anciens affirmaient encore que les esprits torturés des jeteuses de sorts ne sauraient s’échapper des limbes et gagner la paix éternelle qu’au prix d’un ultime sacrifice. Petite-fille d’Inès l’Envouteuse, Roxana a vingt ans et s’amuse de la naïveté obscure des générations passées.

 

Tout avait débuté en des temps reculés.

De génération en génération, les filles Ràmon avaient toujours pris pour époux le plus beau garçon du village. Toutes avaient par ailleurs en commun un don qui, pour la majorité des villageois, n’était pas un présent de Dieu. Toutes sans exception connaissaient les simples, pouvaient éteindre le feu des brûlures d’une seule caresse de la main et, aux dires de la légende,  jeter de sombres sorts à ceux qui les approchaient de trop près. Toutes, enfin, selon la légende, avaient précipité la mort de leur conjoint. Les pipelettes du village parlaient de mantes religieuses, les hommes de suppôts de Satan. Les malheureux compagnons des filles Ràmon avaient tous été retrouvés, gisant le crâne défoncé.

Ni Léo, ni Roxana ne se souciaient de la malédiction de Parahora. Ils n’étaient revenus en ces lieux que pour y jouer aux jeux des amours débutantes. Roxana vivait à Salvador de Bahia, là où sa mère s’était exilée après l’accident qui avait eu raison de son époux. Le père de Roxana s’était fracassé le crâne en tombant du toit de la masure qu’il avait entrepris de consolider. Léo, né lui aussi à Parahora, vivait depuis l’âge de cinq ans à Brasilia où il menait avec brio une carrière d’avocat. Des liens familiaux dilués par l’histoire reliaient leurs familles. Les deux jeunes gens ne s’étaient jamais perdus de vue. L’été était pour eux l’occasion de se retrouver et, cette année-là, leur destination n’avait été ni Copacabana, ni la lisière amazonienne où ils aimaient barouder ensemble. Pour la première fois, ils avaient choisi de revenir sur les terres asséchées de leur enfance pour y humer le parfum mélancolique de leurs racines, et s’y aimer.

-      Roxana ! Il est temps d’avoir peur, j’arrive, je sais où tu es !

Léo s’appliqua à prendre une voix ténébreuse, supposée faire frémir son amie.

Recroquevillée sur les hauteurs, Roxana pouffa de plaisir. Par les lattes disjointes, elle voyait ce beau garçon monter une à une les marches qui le mènerait jusqu’à elle, là où elle avait décidé que la paille abandonnée serait le lit de leur amour.

-      Tu peux venir, Léo, je ne te crains pas. Viens, viens donc…

Espiègle, partageant volontiers le jeu dramatique engagé par le garçon, elle ajouta :

-      N’oublie pas, celui qui a le plus à perdre ici, c’est toi. La dernière sorcière de Parahora, c’est moi !

Parvenu à la cinquième marche, Léo sentit la planche s’affaisser sous son poids. Perdant l’équilibre, il se retint des deux mains à la poutre de soutien dressée au centre de la masure. Retenu au bord d’un trou dans la toiture, un objet libéré des entraves du temps glissa lentement, s’engagea dans la brèche en sifflant et vint accomplir sa destinée  sur le crâne du garçon. Léo s’écroula au pied de l’escalier de meunier.

Quelques larmes glissèrent sur les joues lisses de Roxana. D’une main légère et résignée, elle éteignit le feu du chagrin sur sa peau. Portés par un souffle venu de très loin, les chants de sirènes des filles Ràmon calmèrent ses sanglots. Roxana ramassa ses souliers. Elle épousseta les brins de paille collés à sa jupe. Prudemment, la jeune femme redescendit l’escalier, ramassa l’objet meurtrier, et s’en fut à travers les terres désolées retrouver le cimetière où les filles des Ràmon reposaient à présent en paix.

Près de la tombe d’Inès l’Envoûteuse, au milieu des pierres qui pesaient sur les pouvoirs de ses aïeules, Roxana enfouit profondément le marteau de son père.

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