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Saint Nicolas cuisait ses bonbons: le ciel avait pris la teinte du gros poêle en fonte qu'il allumait chaque année, le premier décembre, en prévision de sa grande tournée de la nuit du 6, jour de sa fête. Sur la terre, les enfants l'avaient remarqué et se surveillaient, sûrs que leur sagesse serait récompensée. Le grand saint saurait amadouer le Père Fouettard qui roulerait pour rien ses gros yeux dans son visage tout noir et ne saurait que faire de son martinet.

 

        Le vénérable vieillard était donc fort affairé depuis l'aurore, qui heureusement ne s'éveille que très tard à cette période de l'année. Il pouvait quand même passer une nuit reposante et se préparer sans trop de stress pour la grande nuit: à son âge, on devient moins vif et de plus, la longue barbe blanche demande davantage de soins, elle aurait tendance à jaunir. Il avait fait venir de l'anis étoilé, de la cannelle, du gingembre, de l'angélique, du sucre bio de toutes les régions d'Asie et d'Amérique, mais le plus gros de sa commande venait de Myre, sa ville natale en Turquie, pour laquelle il avait gardé un petit faible bien compréhensible. Pour la confection des friandises, il pouvait compter sur une brigade d'acolytes zélés: saint Honoré, saint Vincent, et aussi saint Servais qui protège les entreprises. Et le Père Fouettard, s'il était besoin de renfort. C'est que, de l'ouvrage, il y en avait, avec une tournée qui couvrait toute une partie de la France, la Belgique, l'Allemagne, la Suisse, la Croatie, la Grèce, et jusqu'à la Hongrie et la Pologne!

 

        Quelque dix mille mètres plus bas, dans une clairière de Laponie, le Père Noël préparait aussi sa grande sortie. Il vérifiait son traîneau: par grand froid, les courroies durcissent et se cassent plus facilement. Il fallait farter les patins, prévoir les couvertures, préparer la hotte, entraîner les huit rennes à qui un trop long repos donne des idées d'indépendance. Le renne, chacun le sait, est un animal capricieux, fantasque, et le faire filer droit n'est pas une mince affaire. Alors, quand il y en a huit!

 

        Depuis très longtemps, saint Nicolas et le Père Noël se ménageaient avec une politesse convenue. Ils avaient exactement le même genre de clientèle et rivalisaient sans avoir l'air d'y toucher en assurant leur promo dans les semaines qui précédaient les fêtes. Partout on les voyait, tantôt l'un, tantôt l'autre, en train de se faire photographier, de petits enfants sur les genoux, à l'abri d'un chapiteau. Mais saint Nicolas démarrait toujours le premier, faisant la tournée des écoles et des parkings de supermarchés. Aussi, quand le Père Noël s'y mettait quinze jours plus tard, comme convenu contractuellement, beaucoup d'enfants des régions frontalières avaient déjà été gâtés et l'accueillaient avec assez d'indifférence, parfois même avec des réflexions comparatives désobligeantes : "Il est plus gros que saint Nicolas! Il est beaucoup plus vieux!" Certains même les confondaient : "Je l'ai déjà vu!"

 

        Pour ne pas en venir aux mots, ce qui eût été du plus mauvais effet en période de paix, ils avaient signé un traité pour fixer leurs zones d'influence, inspirés en cela par les pratiques des Espagnols et des Portugais à l'époque où ils baptisaient les Indiens d'Amérique à tour de bras. L'acte avait été passé devant Dieu lui-même, en présence de deux témoins. Malgré cela, et quoiqu'ils ne se rencontrassent qu'au hasard d'une représentation commerciale, les deux vieillards se tenaient sur leur quant à soi.

 

        Mais voilà, cette année l'âne de saint Nicolas renâclait. Il en avait assez de ces tournées dans le froid, des vieilles carottes ramollies qu'on lui abandonnait comme un cadeau, quand on y pensait! Il s'aigrissait, pestant contre les jeunes générations, et maugréait tout le long du chemin au grand déplaisir de son maître. Déjà l'hiver dernier, il avait fallu lui promettre un séjour dans les Pyrénées pour l'amadouer: il avait toujours voulu voir Gavarnie, haut lieu de procession de solipèdes. Mais ce matin du 5 décembre, alors que saint Nicolas remplissait sa hotte de spéculoos et de chocolats à son effigie, l'âne se coucha dans l'étable et décréta qu'il n'en bougerait pas: il attendrait là la venue du petit Jésus pour le réchauffer de son souffle. Le divin poupon lui en serait plus reconnaissant que les milliers de gosses qui préféraient croire au Père Noël. Et à son âge, s'assurer une protection en haut lieu était un choix prudent.

 

        Saint Nicolas eut beau user de persuasion, le Père Fouettard le menacer de son martinet, rien n'y fit. Un âne est un âne, et ce n'est pas celui-ci qui faillirait à sa réputation.

 

        Que faire? Tant d'enfants allaient bientôt s'endormir, des rêves dorés sous leurs paupières... Ils avaient fait tant d'eforts pour être sages! Comme ils seraient déçus! Non, non! Il lui fallait vite trouver une autre monture!

 

        L'idée d'un hélicoptère lui traversa l'esprit. Avec la crise économique, Héliconnault et Airgeot offraient des conditions exceptionnelles sur leurs modèles mais la dépense excédait encore largement ses moyens: le brave saint avait toujours distribué tous ses biens, sans même garder une mandarine pour la soif. A qui demander conseil? Fouettard ronchonnait, ce n'est pas lui qui trouverait une bonne idée. Ses voisins? Saint Ambroise de Milan était bien connu pour ses paroles suaves et attendait benoîtement les louanges que les apiculteurs lui chanteraient pour sa fête prochaine. Il serait de bonne humeur et l'écouterait.

 

        Ambroise, qui était de la même génération, se reposait et accueillit son confrère avec beaucoup de compassion: Nicolas avait choisi un secteur difficile, exigeant. Quand on se mêle de sauver trois petits enfants du saloir du boucher, il faut s'attendre à la reconnaissance de toutes les jeunes générations pour les siècles des siècles! Et les jeunes, ce n'est pas une sinécure! Il lui suggéra:

        "Et si tu allais emprunter une monture au Père Noël?

        - Au Père Noël! Tu n'y penses pas! Un mécréant! Un imposteur! On ne sait même pas où il habite! Pas par ici, en tout cas.

        - Non. Il est en Finlande. Tu le trouveras facilement: à Rovaniemi, tout le monde le connaît. Et à cette saison, tu n'auras qu'à te laisser guider par la lumière et la musique: tous les hôtels du village sont bondés d'enfants.

        - Demander de l'aide au Père Noël! Cela me coûterait! Il m'a volé la moitié de mes fidèles! Autrefois...

        - Tu manques de mansuétude, Nicolas, reprit saint Ambroise. N'oublie pas que, dans ta position, tu dois être un exemple. Et puis, tu sais, le Père Noël n'est pas mauvais bougre. D'ailleurs, c'est fou ce que vous vous ressemblez. Comme deux flocons en décembre! Je t'assure, tu devrais aller le voir.

        - Ainsi soit-il", soupira Nicolas.

 

        Le jour même, saint Nicolas dénicha un siège sur un vol last minute à destination de Rovaniemi et il s'en fut, mitre en tête et crosse dorée à la main, à la rencontre de son rival. Au bout de deux heures de patience - les enfants étaient nombreux à faire la file devant la tente de feutre - il obtint enfin audience.

 

        "Aucun problème, le rassura le Père Noël. Ma tournée ne commence que dans quinze jours. Tu peux emmener Dasher, c'est le meilleur des huit. Bon renne, courageux, mais têtu comme une mule. Enfin, avec ton expérience, tu sauras y faire. Ramène-le-moi quand tu veux, il aura encore le temps de se reposer avant de prendre le collier."

 

        Emu par tant de générosité, saint Nicolas eut honte de sa mesquinerie et promit en son for intérieur de se confesser au bon Bieu à son retour.

 

        Le matin du 6 décembre, tous les enfants qui attendaient saint Nicolas découvrirent dans leurs chaussures ou près de la cheminée les sucreries et les cadeaux espérés. Et leur saint préféré fut comme d'habitude remercié avec ferveur par les chants traditionnels appris à l'école.

 

        Mais trois jours plus tard, quand saint Nicolas reconduisit sa monture au Père Noël, il le trouva fort accablé : les sept rennes avaient pris froid dans un courant d'air, le vétérinaire leur imposait un repos prolongé: pas question de sortir pour la tournée annuelle. Avec le seul Dasher, il n'irait jamais jusqu'en Amérique et en Australie! Et lui non plus, il ne pouvait décevoir les enfants!

 

        "Ne t'en fais pas, compère, lui affirma saint Nicolas. Laisse-moi huit jours et je t'aurai trouvé une solution. Tu as su me dépanner, je ne te laisserai pas dans l'embarras."

 

        Le 15 décembre à midi, alors qu'une faible lueur blanchissait la grande nuit polaire, saint Nicolas atterrissait dans la clairière de Rovaniemi. Un saint Nicolas sans barbe blanche, qu'accompagnaient un Père Fouettard sans martinet et leur âne revenu à de meilleurs sentiments. Ils arrivaient à bord d'un tapis volant, confectionné à Myre, dont c'est la spécialité, avec la barbe de l'un, le martinet de l'autre et la paille offerte par l'âne.

 

        Depuis ce temps, saint Nicolas et le Père Noël sont les meilleurs amis du monde. Leur tapis leur sert tantôt à l'un, tantôt à l'autre, ce qui permet à leurs bêtes de jouir d'un repos bien mérité. L'âne et les rennes ne se montrent plus désormais que dans les manifestations commerciales et, si vous voyez passer entre deux nuages un beau tapis volant sur lequel ont pris place deux vieux messieurs en rouge et blanc, vous saurez que les deux compères font parfois ensemble le tour du monde pour le plus grand bonheur des enfants.

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