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            Dehors, l'orage grondait et je n'imaginais pas que la porte s'ouvrirait si violemment. Je n'étais là que depuis quelques heures, j'avais déjà reçu cinq à six visites et je pensais avoir eu ma dose de commentaires compassés pour la journée et même pour l'éternité. Je commençais tout doucement à me laisser aller, à me laisser glisser hors de mes pensées, hors de la réalité quand elles se sont ruées dans la salle à manger. Mes filles. C'était sans doute l'orage qui leur mettait les nerfs à vif? En tout cas, bien plus que le tonnerre, c'est la porte qu'elles ont fait claquer qui m'a secoué, presque ranimé.

 

       - Doucement, tout de même, un peu de respect!

 

       Ca, c'est Joëlle. Plus fine, plus délicate. Déjà toute petite, elle était plus sensible. Un rien la faisait pleurer: Bambi tout seul dans la forêt, un oiseau mort, le plus léger reproche. Un petit coeur sensible. C'est l'aînée, Joëlle. Elle a fêté ses cinquante ans en juin dernier et je lui ai offert une jolie bague, une émeraude entourée de petits diamants. Junon a été jalouse, peut-être que je n'aurais pas dû.

 

        Junon, c'est l'autre. Mon autre fille. Son vrai nom, c'est Juliette mais son caractère emporté l'a fait oublier. Dire que sa mère avait voulu l'appeler ainsi à cause de la comtesse de Ségur. Vous savez, "Un bon petit diable", où la pauvre Juliette aveugle jamais ne se plaint. Un ange de patience et de vertu. Ca n'a pas marché: notre cadette n'a jamais lu la bonne comtesse ni ses exemples d'abnégation. Et c'est ainsi que Juliette est devenue Junon, impatiente, susceptible, facilement jalouse... Mais c'est aussi ma fille et, en cherchant bien, on peut lui trouver de réelles qualités: courageuse, énergique, entreprenante... Ca oui, elle sait ce qu'elle veut, ma Junon, et elle arrive toujours à ses fins.

 

        - Et alors? Il a toujours été un peu sourd. Et puis maintenant, tu sais...

 

        Joëlle ne répond pas. Elle vient vers moi, penche la tête, croise les mains, appelle une larme. Junon aussi se tait. Pas longtemps.

 

        - C'est derrière les assiettes à dessert, la porte de gauche, en bas. C'est là-bas que Maman les cachait.

        - Ca pourrait attendre, non?

        - Pour quoi faire? On aura assez de travail après, autant régler ça tout de suite.

 

        C'est bien ce que j'avais pensé: elle veut les bijoux! J'aurais dû les leur donner quand Gilberte est morte, mais je n'en ai pas eu le coeur. Il me semblait que je n'aurais pas supporté de les voir à leurs poignets, à leur cou, à leurs doigts. Quand même, j'aurais dû. J'aurais fait le partage moi-même et il n'y aurait pas eu de disputes. Maintenant, ça risque.

 

        - On prendra le temps, mais je ne veux pas m'occuper de ça aujourd'hui. C'est trop tôt.

        - Il y a plein de choses à décider: qui aura quoi? Des bijoux, tu en as déjà plein. L'émeraude de Papa, déjà. Et puis, tu as un mari, toi!

        - J'aimerais quand même bien avoir un souvenir...

        - Tu n'as qu'à prendre la chambre à coucher des parents. C'est du bon chêne, et cela te sera utile pour loger Arnaud quand il revient avec une nouvelle copine.

        - Ne fais pas ta mauvaise langue.

        - Et la vaisselle? Moi, je prends les verres en cristal. Si tu veux l'argenterie, ne te prive pas, tu as bien le temps de frotter. C'est beau, l'argenterie.

        - On verra. Pauvre Papa, il est parti si vite!

        - Et le chien? Tu as pensé au chien? Qu'est-ce qu'on va en faire? Si c'était moi, je le porterais à la SPA.

 

        Quoi! Là, j'ai failli me redresser pour de bon. La tête qu'elles auraient faite! Mon chien à la SPA! Un cadeau de Gilberte! Mon fidèle petit Spirou qui ne m'a jamais lâché d'une semelle! Seigneur, faites qu'elles oublient l'idée!

 

        - A la SPA! Si Papa t'entendait!

   

        Mais il t'entend, ma chérie, il t'entend!

 

        - Bah! Il n'y resterait pas longtemps. Ces petits chiens trouvent facilement preneur. Les Yorkshire sont à la mode.

        - Mais il est si vieux! Déjà, il n'est plus le même depuis ce matin. Il furète partout, il gémit... Je crois qu'il a tout compris.

        - Il est casse-pieds, tu veux dire.

        - Pauvre petite bête. Ca me fend le coeur de le voir si malheureux.

        - Eh bien, tu n'as qu'à le prendre chez toi.

        - Tu n'y penses pas! En appartement, avec Arnaud qui est allergique! Mais toi...

        - Pas question!

        - Tu vis seule, cela te ferait une compagnie.

        - Tu parles! Un clebs qu'il faut sortir par tous les temps et qui n'enterre même pas ses crottes! Et qui me coûterait cher en vétérinaire, à l'âge qu'il a! Non, non, si je vis seule, justement, c'est pour ne pas m'encombrer. Qu'est-ce que j'en ferais quand je pars en voyage, hein? Tu y as pensé?

        - Il est tout petit, tu pourrais l'emmener...

        - Non, c'est non. Demain, je le conduirai à la SPA, si c'est trop dur pour toi.

        - Ooooh! Regarde... Je dois être fatiguée, il me semble que j'ai vu Papa bouger.

 

        Oui, j'avais vraiment frémi. Si je n'avais été mort, elles m'auraient entendu, mes filles! Se débarrasser ainsi de Spirou, que leur mère m'avait offert pour mon septantièpme anniversaire, il y a douze ans! Un petit chien malin et joyeux, qui ne prend de place que dans le coeur! L'allergie d'Arnaud, la bonne blague! Si elle ne l'avait pas tant couvé, son garnement, il serait plus solide! Et l'autre, là, Junon, avec ses voyages. Elle aurait mieux fait de se trouver un mari, cela lui aurait donné meilleur caractère!

 

 

        Profitant de la porte qui était restée entrebâillée, Spirou s'était faufilé dans la pièce en clopinant et s'était laissé tomber sans bruit dans un coin d'ombre. Lui aussi avait tout entendu. Il avait bien compris que son maître allait quitter la maison pour toujours. Fini, le temps des caresses, des promenades, de la complicité. Ils s'entendaient si bien, prenant patience l'un de l'autre quand le mauvais temps réveillait leurs rhumatismes. Ce matin, il s'était étonné de ne pas le voir bouger de son lit, au pied duquel il avait ses habitudes. Le jour, pourtant, était levé depuis longtemps. Il avait sauté sur la couverture, léché le visage froid, poussé sa truffe dans son cou... Rien. Il avait aboyé, gémi jusqu'au moment où Joëlle était arrivée avec la soupe, vers dix heures, comme presque tous les jours. Tout le reste de la journée, personne n'avait fait attention à lui. Junon avait débarqué, puis le mari de Joëlle avec sa grosse voix, Arnaud sans sa petite amie, et deux messieurs tout en noir qui sentaient mauvais. On avait bousculé les meubles de la salle à manger et on avait tiré les tentures. Le téléphone avait beaucoup sonné. Maintenant, les deux messieurs en noir étaient partis, mais pas l'odeur. La famille était au salon en train de recevoir quelques personnes dont il reconnaissait parfois les visages. On parlait beaucoup, personne ne riait, certains semblaient enrhumés. Son maître était allongé dans la salle à manger, pas dans sa chambre. Plus rien n'était comme avant. Et on parlait de l'emmener Dieu sait où.

 

        Les filles étaient sorties en refermant la porte. Spirou attendit un peu puis s'approcha du lit. Il ne voyait pas bien son maître, installé trop haut, mais il lui sembla avoir entendu appeler son nom. Qui sait? Il sauta sur une chaise placée à côté, pencha la tête pour mieux observer, attendit encore puis se risqua sur le drap qui recouvrait le corps.

 

        C'est là que Joëlle le découvrit le lendemain matin, pelotonné sur la poitrine de son père. Il ne bougeait plus.

        - Voilà un problème réglé, commenta Junon. Occupe-toi de l'enterrer dans le jardin.

 

        Mais le lendemain, quand on eut déposé son père dans le cercueil de bois clair avec les prières d'usage, Joëlle glissa le petit corps raidi sous l'étoffe de satin. Il était si menu qu'il ne se remarquait pas. Ces deux-là devaient faire le grand voyage ensemble.

 

        Aujourd'hui, au cimetière de Monceau-sur- Sambre, dans la troisième allée après la pelouse des anciens combattants, on peut lire sur une stèle, au-dessus de quelques noms, "Ad aeternum fideles".

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