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        - Et si vous faisiez un voyage?

        Avec un demi-sourire, le médecin considérait Isabella. La triste demoiselle s'étiolait depuis quarante automnes entre sa soeur, ses potions et sa chaise longue, ne s'habillant que pour offrir le thé au pasteur le dimanche après-midi. Elle avait dû être jolie, autrefois: un teint fraîchi par les pluies d'Ecosse et une table austère, des yeux d'eau profonde, un front aristocratique, une bouche qui aurait pu être sensuelle. Ce visage aimable avait pourtant découragé plusieurs prétendants, tant le triste tempérament d'Isabella plombait jusqu'à l'air qu'elle repirait. A présent que son âge la mettait à l'abri d'éventuels émois amoureux, que lui restait-il à attendre, si ce n'est de longues journées vides, à se plaindre à Henrietta de ses douleurs, du crachin imperturbable et de la solitude?

 

        - Et si vous faisiez un voyage?

        Curieuse ordonnace, se choqua la vieille fille. Qu'irais-je chercher loin de Mull, et loin d'Henrietta? Ce médecin est un âne! Imagine-t-il que je résisterais aux mauvais chemins, avec ce mal de dos? Et où aller? Je ne connais personne. Et puis, des effets à trier, des malles à transporter... Oh! mon Dieu, quelle idée saugrenue!

 

        - Et si vous faisiez un voyage?

        Mais une dame ne voyage pas seule, a fortiori une jeune fille! Il est hors de question qu'Henrietta m'accompagne: que deviendrait la maison? On n'abandonne pas l'héritage d'un père! Ni ses crinolines, ni ses châles d'indienne. Ni le rituel du thé dominical avec le pasteur.

 

        - Et si vous faisiez un voyage?

                                              ********************

 

        Si mois plus tard, à l'autre bout du monde, les passagers du bâtiment en perdiditon recommandaient leur âme à Dieu. L'ouragan qui déchirait le Pacifique faisait craquer la coque du navire et le carcan de soupirs plaintifs dont Miss Bird s'était caparaçonnée depuis son enfance. Dix fois, depuis son départ, elle avait cru sa dernière heure venue: des douleurs incessantes, le mal de mer, l'horizon morne de l'océan, l'ennui de l'escale en Australie. Le nouveau départ, sans conviction, vers l;a Californie. Le climat, assure-t-on, lui rendra la santé.

 

        Et, tout d'un coup, le miracle. Dans cette panique de fin du monde, au milieu des hoquets et des grincements de la coque et des mâts, des vociférations affolées de l'équipage, des cantiques étranglés des passagers, des déflagrations du vent dans les voiles déchirées, Miss Bird jette à la mer son corset de principes, jette en l'air se jérémiades paralysantes et vibre à l'unisson des éléments déchaînés. Elle entre dans un nouveau monde, libre, vivifiant, insouciant, si plein d'intérêt! Se laisser porter par le hasard, affronter l'imprévu, rire dans le danger : elle naît enfin à la vie! 

 

        Que d'années à rattraper! Il est temps de chercher l'aventure. Estes Park, dit-on, est si sauvage, si beau. N'y vivent que quelques trappeurs...

 

        Et un desperado, venu cacher ses crimes au fond de cette vallée perdue des Rocheuses. Il est borgne, mais beau, altier; violent, mais courtois, amateur de poésie, auréolé de mystère. A quarante-deux ans, Miss Bird est amoureuse. Cela ne se peut. Il faut fuir le danger, exténuer son corps dans d'interminables chevauchées, mettre de la distance entre ce hors-la-loi trop séduisant et sa vertu menacée. Comment imaginer de partager la vie d'un ancien criminel, caché dans une cabane, avec les grizzlis et le whisky pour compagnie?  

 

        Il faut rentrer en Ecosse, la mort dans l'âme. Ecrire le livre de ses souvenirs en effaçant les traces de sa passion. Retrouver le thé du dimanche avec le pasteur, les longues soirées avec Henrietta. Et cultiver, à l'abri de son coeur, cet amour qui n'a pas droit de cité.

 

        Mais qui la pousse à repartir autour du monde. Jim est mort, déjà. Un tel homme ne pouvait pas vivre plus longtemps. Mais son amour a rajeuni Isabella, qui se promène des montagnes d'Hokkaido aux forêts de Malaisie. La vie est si belle quand on a su toucher un coeur! Mais trop tôt, celui d'Henrietta, la casanière, s'arrête. Désormais, il faudra être là pour fleurir sa tombe, tenir la maison. Etre raisonnable et dire oui à ce Docteur Bishop qui lui propose le mariage. Une vie digne, rangée, convenable.

 

        Pas une vie pour elle! Quelques années insignifiantes usent le brfave docteur. Il a neigé maintenant sur les cheveux d'Isabella mais, son époux rendu à la terre, elle redescend ses malles du grenier. Arménie, Kurdistan, Cachemire, Tibet, Chine, Corée... Qu'importent les tempêtes, les inondations, les accidents de la route, les émeute, dans ces pays du bout du monde? S'arrête-t-on pour une côte ou un bras cassés?

 

        Pour un autre mal qui la mine, il le faut bien. C'est fini, elle ne voyagera plus. Mais jusqu'à son dernier jour, comme à chaque heure passée à courir le monde, le coeur d'Isabella vibre au Far West, dans cette cabane des Rocheuses où, un jour, l'a aimée un desperado.  

       

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