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Dehors, l'orage grondait et je n'imaginais pas encore que la porte s'ouvrirait si violemment. La machine à laver achevait de tourner et je me demandais où j'allais suspendre le linge. L'idée d'investir dans un séchoir électrique m'a traversé à nouveau l'esprit, comme à chaque fois qu'il pleuvait.

 

        La porte d'entrée a éclaté comme le tonnerre. J'ai cru bien sûr que c'était l'orage, mais non, c'était le facteur. "J'ai sonné, m'a-t-il expliqué tout confus, tu n'as pas entendu et comme il pleut à verse, j'ai poussé la porte mais avec ce vent, elle s'est claquée. Je ne t'ai pas fait peur?"

 

        Le facteur, c'est Jean-Claude. Je le connais depuis toujours, nous allions au catéchisme ensemble. C'était un des garçons qui s'amusaient à nous pourchasser avec des orties dans la ruelle qui menait de l'école au presbytère. On avait beau se plaindre à nos mamans, elle riaient et nous répondaient de courir plus vite! Après, Jean-Claude a continué à courir derrière les filles, mais plus avec des orties. Il a épousé Marie-Agnès, qu'on surnomme Agneau: c'est vrai qu'elle en a, de la patience, pour supporter ses gamineries. Il est incorrigible, Jean-Claude. Presque tous les autres ont fait des études mais lui n'est jamais parvenu à être sérieux et, comme il faut bien gagner sa vie, il a choisi d'être facteur. Ca lui permet de dire bonjour aux gens, de lancer des boutades, d'être au courant de tout ce qui se passe dans le village. De rendre quelques services, aussi, car c'est un bon garçon.

 

        Pendant qu'il faisait le joli cœur à Marie-Agnès, moi, je m'étais entichée de Salvador, un bel Ibère qui devait son prénom à l'admiration sans bornes que vouait sa mère à Salvador Dali. Il avait toujours baigné en plein surréalisme, les fameuses montres molles dégoulinant les heures au-dessus de la baignoire dans la salle de bains familiale. Ca lui avait donné des idées: pour lui, le temps ne comptait pas (je pouvais arriver deux heures en retard à nos rendez-vous sans qu'il s'en aperçoive, lui-même n'étant pas encore arrivé) et il s'était découvert un talent de peintre que, hélas, nul autre que lui n'a jamais pu déceler. Sauf moi, qui suis bonne fille et qui aimais le voir content. Mais ça n'a pas suffi: quand je lui ai présenté ma copine Alice, il a dessiné son portrait à la craie sur le trottoir de la rue Pierre Boufflon et a récolté quelques sous dans sa casquette, honneur que je n'avais pas pu lui faire. J'ai dû ravaler mon dépit, mais Alice aussi parce qu'après il y a eu Gilberte, Valérie, Laura, Simone, et puis je ne sais plus parce que Salvador est parti.

 

        Je me suis mariée avec Philippe. Un garçon sérieux qui plaisait aussi à mes parents. Assez beau gosse, belle situation d'ingénieur, de la culture et de la conversation: il a su me faire oublier Salvador, avec les quatre bébés qui nous sont arrivés coup sur coup en cinq ans de mariage. Pour les élever, j'ai abandonné mon poste de prof de math au lycée. Après tout, j'avais un mari qui gagnait bien sa vie, je n'étais pas obligée de travailler. Je me suis consacrée à la lessive des langes et des bavoirs, à la confection des panades, au raccommodage et au repassage intensifs. Je suis devenue experte dans l'art d'introduire un suppositoire, de soigner les genoux écorchés, de consoler des cauchemars. J'ai pris un abonnement chez le dentiste, une carte de fidélité chez le pharmacien et un permis de conduire pour aller conduire et rechercher les gamins au foot, chez les scouts, sur la route... Philippe se reposait sur moi, fier de sa petite famille modèle.

 

        Les enfants ont grandi. Après leur départ, nous avons fait ensemble quelques beaux voyages, mon mari et moi: la Côte d'Azur, la Sicile, la Tunisie, nous sommes même allés au Vietnam en profitant d'une de ses missions. Nous nous entendions bien, n'avions jamais de sujet de querelle. Un bon ménage. Et puis Philippe est mort, un stupide accident un soir de brouillard. Ma vie n'a pas beaucoup changé, elle s'est simplement un peu rétrécie. Aujourd'hui, je garde mes petits-enfants le mercredi, je fais ma partie de scrabble avec Ginette le jeudi après-midi, je vais à la messe de dix heures le dimanche et chaque année, je pars en voyage avec les autocars Mougon.

 

        Mais voilà que Jean-Claude a déboulé dans ma cuisine et que l'orage a éclaté dans ma maison. S'il est entré, c'est qu'il avait un colis pour moi. Pas très gros, mais trop épais quand même pour le glisser dans la boîte aux lettres. Une bonne occasion de se mettre un peu à l'abri: c'est qu'il n'est plus si jeune, lui non plus, je crois même qu'il va bientôt prendre sa retraite. J'ai essuyé les traces de pas dans l'entrée et lui ai offert un café. J'ai retourné le paquet dans tous les sens: une écriture inconnue, un expéditeur mystérieux, un timbre à l'effigie du roi Juan Carlos... "Ouvre, me dit Jean-Claude, ne te gêne pas pour moi!" Sacré Jean)Claude, toujours aussi curieux! J'ai hésité à lui faire ce plaisir, puis j'ai cédé.

 

        Sous le papier gris, une boîte en bois. Un vieux coffret à cigares Mercator, hermétiquement fermé par des agrafes doublées d'un solide papier collant. Et une lettre adressée à mon nom: Senora Thérèse Balat.

 

        Dona Teresa,

        Il faut pardoné mon mauvais francés. Io suis un ami de Salvador Gunzal. Il est mort.

        Il n'a pas de femme et des enfant no sé.

        Il donne a vous tous ses peinture, todos, perque il a toujour de l'amor pour vous.

        Vous devez venir a Irun por les prendre.

        Pero il demande que lui il reste toujour avec les peinture, avec vous. J'envoi a vous les cendre de Salvador. Il faut mettre les cendre avec les peinture dans la maison.

        Espero vous venez bientôt a Irun.

                                                                Manuel Cordoba

 

        Je me suis laissée tomber sur une chaise, le souffle coupé. Jean-Claude s'inquiétait: "Quoi? Quoi? Mauvaise nouvelle?", mais c'était surtout pour savoir ce qu'il y avait dans la lettre. Je lui ai fait signe de la lire. il écarquillait les yeux, incrédule. Ni l'un ni l'autre n'arrivions à parler. Puis, d'un coup, il s'est soulagé d'un grand rire, un rire formidable qui a couvert le grondement de l'orage et a rempli toute la cuisine, toute la maison, un rire énorme qui s'est propagé jusque dans ma gorge, dans ma poitrine, dans mon cœur, dans mon sang. Et nous riions, nous riions aux larmes, à grand bruit, irrépressiblement, devant les restes refroidis de Salvador, l'homme que j'avais tant aimé cinquante ans auparavant.

 

        Aujourd'hui, les œuvres de Salvador égaient les murs de ma maison. Je ne suis plus obligée de lui dire qu'il est génial. Tout son talent, c'est d'avoir soufflé le vent du rire dans ma vie. Aux murs de l'entrée, de la salle à manger, du salon, de la cuisine, partout je rencontre ses clins d'œil complices. Et dans la salle de bains, j'ai accroché le grand tableau d'une jeune femme nue qui me ressemble.

 

        Salvador, bien sûr, repose en paix sur la cheminée, derrière la photo de Philippe. Il est des jours et des lunes, des saisons et des années où la poussière efface l'entendement.

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