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Chère Adèle H.,

 

Il ya si longtemps que j’ai envie de prendre la plume pour vous dire combien votre vie m’a passionnée et a longtemps hanté mes amours.

 

 J’aime votre père pour son œuvre toute entière. Je sais que vous l’aimiez aussi,  mais vous avez regretté sans doute que le décès de votre sœur, Léopoldine, ait accaparé toute son âme, l’éloignant ainsi de vous.  Pas facile d’être la fille d’un écrivain célèbre et d’y trouver sa place ; sans doute auriez-vous préféré être née de père inconnu, et être une fille unique.

 

 Mais vous, Adèle, je vous dois toute mon admiration. L’on écrira plus tard bien des choses désarmantes sur votre amourette avec ce jeune lieutenant anglais, Albert Pinson, qui vous en fera perdre la raison, mais sachez que pour moi, il s’agit d’un acte d’amour que je ne qualifierai pas d’insensé. Il ne vous aimait pas, certes, pour lui vous n’étiez qu’une femme parmi d’autres  et il vous traitait de façon méprisante et insensible. Et pourtant vous l’avez suivi jusqu’à Halifax, incognito, pour  vous rapprocher de lui. Vous êtes allée même jusqu’aux îles de la Barbade, épuisée et sans ressource, malade, pour le convaincre de votre amour.  En cela vous êtes une femme exceptionnelle, Adèle, vous qui n’avez pas hésité à aller jusqu’au bout de votre passion, qui avez traversé les flots aveuglément, bravant les tempêtes jusqu’au naufrage. Certains diront que vous couriez après le fantôme d'un père auquel vous aviez retiré toute réalité pour ne conserver que le trait qui vous avait détruite: l'absence d'amour. Mais vous étiez belle dans votre folie, Adèle.

 

Vous avez vécu, dans la passion et la rage d’un amour impossible. D’autres n’auront jamais cette chance. Vous y avez cru, et c’est bien normal puisque ce Pinson profitait de vous pour vous soutirer de l’argent afin d’éponger ses dettes de jeu. Mais peu importe. Vous êtes allée même jusqu’à lui payer des filles de joie, vous avez fait échouer ses fiançailles avec une jeune fille fortunée et proclamé la célébration de vos propres noces. Quelle imagination fertile vous a permis de survivre dans cette situation intenable ! Vous vous êtes battue jusqu’à ce que vos forces vous abandonnent, et dans cet asile où vous avez fini votre vie, vous n’avez cessé de penser et de croire en lui, même si lui, vous avait déjà oubliée dès lors que son régiment fut envoyé dans La Nouvelle Ecosse. Cet amour vous a aveuglée, vous a aigrie, vous a détruite, et personne ne vous a jamais comprise. Sauf moi. Et je tenais à vous le dire, ce soir avant que je ne commette l’irréparable aux yeux de tous, avant que je ne me jette sur les rails du train dans la petite gare où j’ai rencontré Victor la première fois.

 

Victor, qui ne veut pas de moi. Comme ce Pinson ne voulait pas de vous. De la même façon que vous avez refusé plusieurs mariages, j’ai repoussé plusieurs garçons. Au nom de l’amour. Mon cœur n’était qu’à lui. Qu’à nous. Lorsqu’il est parti dans le Maquis rejoindre ses compagnons, je l’ai suivi aussi. Je suis même rentrée dans la Résistance pour lui. Mais il m’a repoussée une fois de plus. Un de ses compagnons m’a même ramenée chez moi de force. Une fois la guerre terminée, je l’ai retrouvé.  Une jeune-femme se tenait à ses côtés. Il lui tenait la main. Nous nous sommes entraperçus, mais il a tourné la tête. Je n’ai jamais trouvé votre journal intime, Adèle, Dieu sait pourtant que je l’ai cherché partout. Mais je suis certaine que nos vies sont très similaires. Je ne connais que ces quelques lignes de votre journal qui ont conduit toute ma vie : « Cette chose incroyable de faire qu’une jeune fille, esclave au point de ne pouvoir aller acheter du papier, aille sur la mer, passe de l’ancien monde au nouveau monde pour rejoindre son amant, cette chose-là, je la ferai. Cette chose incroyable de faire qu’une jeune fille qui n’a pas aujourd’hui d’autre morceau de pain que celui dont son père lui fait l’aumône, ait d’ici quatre ans, dans ses deux poches de l’or honnête, de l’or à elle, cette chose-là, je la ferai. »

 

Je ressens aujourd’hui tout ce que vous avez vécu.  Je ne regrette rien. N’était-ce point votre père qui disait : « Le plus grand ennui c'est d'exister sans vivre". Votre  vie comme la mienne a été un feu permanent. Une obsession. L’obsession de vivre pour une seule personne. Vivre entièrement sa passion, sa rage, jusqu’à la déraison. Ce n’est pas donné à tout le monde. Et nous l’avons fait. Aimer c’est vivre. Ne pas vivre c’est s’ennuyer. Et si aimer c’est souffrir,  le choix est vite fait.

 

Nos routes se séparent, Adèle. Contrairement à vous, la raison ne m’a pas abandonnée. Alors je préfère m’abandonner à la déraison, comme je l’ai fait tout au long de ma vie.

 

Je vous embrasse tendrement et vous donne rendez-vous dans l’au-delà très bientôt. Nous aurons tant de choses à raconter sur les amours impossibles et désespérés ! Je m’en réjouis d’avance.

 

Clothilde.

Tag(s) : #Textes des auteurs
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